Egypte, felouques en croisière sur le Nil © Marie-Ange Ostré

Une poudre lilas se dilue à l’horizon, entre le bleu ardoise du ciel égyptien qui s’assombrit et le rose tendre des derniers rayons du soleil couchant sur le Nil. Des oiseaux migrateurs volent en formation serrée, traçant le V de la victoire en remontant le fleuve vers son estuaire. Sur les rives, les premières lumières d’Assouan se mêlent à la mélopée lancinante et envoûtante du muezzin qui appelle à la prière. Notre bateau glisse presque en silence sur des eaux de satin, et allongée sur le toit, je m’imprègne d’une ambiance qui hésite entre chien et loup, de nuances qui tiennent à rester floues…

Egypte, felouques en croisière sur le Nil © Marie-Ange Ostré

J’ai rangé l’appareil photo et le carnet de route ; il est parfois bon d’oublier pourquoi on est là, pour privilégier le ressenti. Travailler n’est pas nier. Et je ne peux témoigner sans vivre un peu pour moi.

Et cet après-midi, autant l’avouer, j’ai profité davantage de mon voyage : pas de temple au programme, pas de « vieilles pierres » respectables, aucun Ramsès ou Néfertiti pour me contraindre à plus d’attention. Comme mes compagnons de voyage, et avec tout l’intérêt qui nous a poussés à sélectionner ce voyage Marmara en Egypte, j’apprécie de pouvoir enfin me promener dans d’autres paysages qui vont au-delà des pharaons, surtout lorsqu’ils offrent d’autres découvertes.

Une superbe matinée de navigation vers Assouan avait déjà réservé quelques surprises aux photographes rassemblés sur le pont du Beau Rivage : enfants jouant au foot sur les rives, hommes à dos d’âne dans les champs, minarets dressés sur fond de montagnes désertiques, femmes voilées de noir puisant l’eau du fleuve, barques alourdies par d’immenses fagots de fourrages ou de canne à sucre,… notre bateau glissait sans un frémissement dans une fresque vivante dont Agatha Christie s’est inspirée pour l’un de ses romans. Pas d’intrigue mystérieuse pour nous aujourd’hui, juste le plaisir de suivre le cours du Nil avec le sentiment que les siècles ont eu peu de prise sur la vie quotidienne des Egyptiens. Quatre cent bateaux de tourisme effectuent cette croisière sur le Nil entre Louxor et Assouan, et pourtant quelques enfants nous saluent avec une spontanéité qui ne semble pas forcée.

Egypte, oiseaux sur le Nil © Marie-Ange Ostré

En début d’après-midi vingt d’entre nous ont embarqué sur un autre bateau plus léger, une embarcation à moteur, disposant d’un toit plat sur lequel les plus hardis peuvent grimper pour profiter d’une vue dégagée. Nous nous dirigeons vers l’une des escales les plus réputées de cette portion du Nil, l’île aux fleurs. Une halte d’une heure dans le jardin botanique regroupant 150 espèces me laisse sur ma faim : je ne suis pas faite pour les jardins ordonnés, pour les collections, même si ce jardin semble plaire à mes compagnons.

Je prends quelques photos au gré des jeux de lumière entre feuilles de palme et rayons de soleil, puis je passe la majeure partie de mon temps libre à observer les vendeurs locaux qui attendent impatiemment le touriste au pied des marches du jardin botanique dont l’accès leur est interdit. Un policier de faction est là pour les empêcher de gravir les marches à la rencontre des Allemands, Italiens, Français, qui montrent le moindre intérêt pour les étoffes chamarrées ou les colliers multicolores. Un rappel à l’ordre, puis un deuxième, et le policier ramasse le coin du drap sur lequel reposent, artistiquement disposés, quelques centaines de colliers de pacotille et envoie valser le tout à l’autre bout du drap ! Le vendeur atterré par le désordre reste bouche bée puis négocie humblement l’autorisation de garder son emplacement pour la journée, il accepte de ne plus monter sur les marches à l’assaut des touristes qui observent la scène, mi-peinés par l’abus d’autorité du policier, mi-amusés par la consternation peinte sur le visage du vendeur qui ne tentera plus de nous harceler avant qu’on ne descende les marches. Les perles colorées ne sont plus qu’un amas indigeste n’incitant guère l’acheteur…

Ce qui me motive davantage dans cette excursion, outre la navigation sur une partie du Nil impraticable par les gros bateaux de croisière, ce sont les paysages plus variés qui défilent désormais sous une lumière dorée, et la dernière escale dans le village nubien. Sur notre droite en descendant le Nil, c’est d’abord le mausolée de l’Aga Khan, perché sur une colline surplombant le fleuve. Puis des trous percés à flanc de montagne laissant entrevoir, au choix, un cimetière ou des habitations troglodytes. Je suis tentée de descendre du toit pour poser la question à notre guide qui nous abreuve d’explications, mais l’information tue le plaisir et je choisis d’ignorer ce détail qui ne m’empêche pas d’apprécier. Parfois l’imagination nourrit davantage l’esprit que la science…

Plus loin ce sont les voiles des felouques qui fascinent, ces embarcations traditionnelles qui, peu à peu, sont soutenues dans leur navigation par des moteurs permettant une augmentation du trafic fluvial, plus rentable mais moins poétique. Et soudain s’élève une voix enfantine qui chante à pleins poumons, couvrant le bruit de notre propre moteur, discret :

« il était un petit navireeeeuuuhhh, il était un petit navireeeeuuuhhh,

qui n’avait ja-, ja-, ja-mais navigué,… »

Sur le bateau, les femmes se retournent, intriguées. Les hommes cherchent sur les berges l’interprète de cette comptine bien connu des francophones. Mais c’est à quelques mètres devant nous que nous découvrons ce gamin dans sa petite barque, venant à notre rencontre à grands coups de rames énergiques. Il continue à tue-tête, tout en se rapprochant de notre bateau qui ralentit déjà pour le laisser aborder en douceur. Les femmes fondent sous le charme du sourire éclatant et les billes de geai qui animent le visage intelligent du petit Egyptien. Les hommes lui tendent une main à laquelle il s’accroche pour coller sa petite barque au flanc de notre bateau. Stabilisé, l’enfant dépose rapidement ses rames dans sa barque, s’aggripe à notre bord, et reprend :

« ohé, ohé, matelot !

matelot navigue sur les flooooots ! »

Attendries par l’effort du garçonnet qui doit tout juste frôler les 10 ans, les mères à bord houspillent déjà leurs époux : « allez, donne-lui quelques pièces !« . D’autres fouillent dans leur sac et font passer des récompenses jusqu’à l’enfant qui attrape le tout avec un empressement à la hauteur de la force de ses petits poumons : sucettes, bonbons, Euros, livres égyptiennes, stylos, et même un tee-shirt acheté une heure plus tôt au jardin botanique rejoignent le fond de la barque. Notre skipper fait signe qu’il est temps de repartir et l’enfant s’éloigne déjà, reprenant ses rames pour rejoindre la rive opposée.

A bord, mes compagnons en parlent encore quand, une minute plus tard, nous entendons :

« alouette, gentille alouetteeeeuuuhh,… »

Immédiatement, un éclat de rire secoue le bateau quand nous comprenons que nous avons été bernés : le jeune Pavarotti du « petit navire » n’avait qu’une minute d’avance sur ses petits copains chanteurs du Nil ! Quelques piécettes rejoignent la seconde barque d’enfant et nous déclarons forfait à la troisième : « au clair de la luneeeuuuhhh » nous inspire moins et puis l’effet de surprise s’est estompé. Notre bateau poursuit alors son chemin entre les roches des « rapides » qui n’ont de rapides que le nom tandis que l’enfant hurle dans un dernier effort de persuasion : « Paris !« , « vive la France !« , « Zidane !!!« …

Egypte, croisière sur les rives du Nil © Marie-Ange Ostré

Quelques minutes plus tard, tandis que je cadre un chameau solitaire sous un palmier, c’est le bruit d’une cavalcade qui attire mon attention : sur la rive de sable deux cavaliers sont lancés à plein galop dans une course qui évoque les compétitions entre des adolescents à motos, mais ils usent de montures moins conventionnelles. Leurs chameaux détalent ventre à terre vers l’objectif à atteindre !… Un petit côté Laurence d’Arabie qui n’est pas pour me déplaire.

En arrivant au village nubien c’est une nuée de vendeurs qui nous accueille : poupées nubiennes, poignards, colliers, flacons de verre peint, étoffes,… On ne distingue plus le made in China de l’artisanat égyptien.

Quelques minutes plus tard nous sommes entraînés à l’intérieur d’une maison traditionnelle pour y prendre le thé et quelques spécialités faites maison, sucrées ou salées. Pour ceux d’entre vous qui connaissent le toujon andalou, vous trouverez chez les Nubiens la même confiserie de poudre d’amandes pressée et de miel. Pour fondre de plaisir…

Très vite, je m’échappe de la maison aux murs chaulés pour me promener dans les rues de sable martelé par les sabots des chameaux. S’il s’agit là d’un village créé par la population nubienne venue en masse dans les années 60 pour participer à la construction du barrage d’Assouan, il est évident que ce village a pour première vocation de combler les touristes : maisons d’hôtes, petits hôtels, cafés, échoppes et étals forment un ensemble disparate mais coloré. Déçue par un léger manque d’authenticité, je décide de ne pas bouder mon plaisir et je m’offre quelques épices vendues par un jeune aux yeux d’ambre qui manie l’anglais au sabre. Des chameaux me frôlent, pressés de rentrer au parc en cette fin de journée, des jeunes femmes voilées insistent pour me montrer leurs poupées, des hommes tentent de me vendre couteaux et chichah.

Egypte, bleu indigo dans un village nubien © Marie-Ange Ostré

La surprise de ma journée vient quelques secondes plus tard, lorsque, attirée par l’encens pénétrant, je tombe en arrêt devant un troisième marchand d’épices : sur son étal, entre l’or du safran et le pourpre de la poudre d’hibiscus, un monticule d’un bleu intense m’intrigue. Quelle peut donc être cette épice bleue comme le manteau des Touaregs ? Je ne crois pas si bien dire… La réponse fuse : c’est de l’indigo, de la poudre d’indigo !…

Je suis stupéfaite, et ravie ! J’ai sous les yeux une teinte rare, de celle que l’on prétend légendaire, et j’aime les belles histoires : l’indigo serait la septième couleur de l’arc-en-ciel, une teinte issue des nuances mêlées du bleu et du violet. Les scientifiques prétendent qu’elle n’existe pas, que l’oeil à force de la chercher, peut imaginer la trouver. Pourtant une explication plus rationnelle me plait tout autant : l’indigo est une teinture naturelle obtenue par procédé de séchage puis de fermentation des feuilles de l’indigotier, un arbuste originaire d’Inde et implanté ensuite en Asie et en Afrique, un arbre qui peut atteindre les deux mètres de haut et qui a été rendu célèbre lorsque les premiers fabricants de toile denim l’ont utilisé pour teinter les jeans… Celui que vous portez aujourd’hui a sans doute connu un bain d’indigo…

(à l’attention des plus sceptiques d’entre vous, je précise que le bleu que vous voyez sur cette photo est celui capté par mon appareil photo, il n’a pas été retouché, et je tiens à le préciser pour vous permettre de mieux comprendre ma stupéfaction…)

Assise sur le toit du bateau rentrant vers Assouan au coucher du soleil j’ai encore dans les yeux la multitude d’images que cette excursion d’une demie-journée nous a offert. J’ai hâte de voir mes photos sur l’écran de l’ordinateur, et je formule déjà dans ma tête des paragraphes dont je vous livre ici quelques extraits. L’odeur fraîche d’eau douce et d’algues monte jusqu’à moi pour atténuer quelques fumets de feu de bois âcres qui s’élèvent en volutes au-dessus des maisons. Le soleil se meurt doucement à l’horizon en de larges bandes orangées assourdies par une légère brume qui monte du fleuve. Déjà les néons criards de la ville nous rappellent à la civilisation, et la poésie du Nil se dilue dans le spectacle de l’animation sur les berges.

Demain nous prendrons l’avion pour rejoindre Abu Simbel et découvrir les temples immortels. Mais ce soir, je profite encore des dernières minutes d’une journée qui mérite d’être vécue une fois dans sa vie : faire une croisière sur le Nil prend tout son sens au coucher du soleil…

Egypte, coucher de soleil sur le Nil © Marie-Ange Ostré

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