boulerecit.jpgNous sommes à Kalimantan depuis cinq jours, la partie indonésienne de Bornéo. Nous avons parcouru une heure trente d’avion depuis Balikpapan, la capitale, puis 4 heures de 4×4 sur des pistes de terre, et près de 2 heures de pirogue pour atteindre, Merabu, l’un des derniers villages de la tribu des Dayaks. Nous avons enfin marché deux heures en forêt, sur un étroit chemin que je n’aurais même pas distingué si j’avais été seule, pour atteindre cet endroit improbable, sous les falaises de calcaire qui abritent les dernières peintures rupestres récemment découvertes.

Village de Merabu, Bornéo

Nous sommes debout depuis 06:00 ce matin, les premières lueurs de l’aube ayant réveillé les habitants de la forêt qui nous ont souhaité un bruyant « bonjour » en pépiant ou en hurlant à tue-tête. Sympathique me direz-vous ?… Oui, mais… La nuit fut courte : malgré la fatigue, les bruits de la forêt m’ont tenue éveillée un bon moment. A moins que ce ne fut l’idée de la présence discrète mais sournoise des araignées à peine cachées dans les nombreuses toiles épaisses qui surplombent nos moustiquaires ?!… J’ai beau ne surtout pas les chercher du regard, pour faire comme si elles n’existaient pas, je sais qu’elles pullulent !… D’ailleurs hier après-midi, alors que nous grimpions le long de la falaise à l’aide des lianes disposées au hasard de notre progression, l’un de nos jeunes spéléos locaux m’a interpelée : permisi ? Sur un regard interrogatif de ma part, il attrape une brindille sur le sol et balaie d’un geste prompt la saleté brune à 8 pattes qui cavalait allègrement le long de ma combinaison spéléo en direction de mon genou !… Oui, oui, permisi et thank you very much my dear !!!…

Bref, après le mi-goreng du petit déjeuner, ce mélange de nouilles frites aux légumes (ci-dessous photo d’une version « de luxe »), l’équipe prépare le matériel de prise de vue et, hésitante, je rejoins notre réalisateur : « dis-moi franchement, as-tu besoin de moi sur ta séquence ou bien puis-je m’en dispenser ? »

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Parce que oui, je l’avoue, je me suis défilée !…

Comprenez-moi bien : plonger dans des réseaux noyés, photographier un anaconda à 60 cm de mon objectif, dormir par terre sous les araignées, naviguer pendant des heures sur un bras de rivière au fin fond de Bornéo avec les singes qui vous huent au passage, partager la salle de bains des femmes Dayak (la rivière du village… photo en tête d’article !), dormir plusieurs nuits à même le pont d’un bateau à peine sécurisé et par mer agitée, grimper le long des falaises à l’aide de lianes et sans assurance, approcher les varans de Komodo suffisamment prêt pour faire un gros plan d’une patte à l’envers (photo ci-dessous), ne pas se laver pendant 3 jours et être au même régime riz et nouilles frites pendant 3 semaines, je peux.

Mais au moment d’entrer dans une grotte dans laquelle il faudra patauger dans la fiente de chauve-souris sur une épaisseur de 10 cm pour aller chatouiller des araignées sauteuses larges comme des assiettes à dessert en faisant attention de ne pas s’agripper au passage à des vers scutigères venimeux, je flanche !… Mes limites s’arrêtent là et je demande humblement au réalisateur que j’espère compréhensif s’il peut se passer de ma présence à l’écran dans cette séquence, ou non !

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Je plaide que j’ai mes notes à mettre à jour (ce qui est archi vrai, notez-le) mais je concède avec un sourire que tutoyer les araignées ne fait pas partie de mes compétences. Il sourit à son tour, et avoue de son côté que trop de personnes à filmer dans un boyau sombre et étroit, ça ne l’enchante pas. Donc en fait ma répugnance sert ses intérêts : nous sommes d’accord !

A 9:00 les hommes, une douzaine, partent vers la grotte avec une légère appréhension parfaitement dissimulée pour certains, un peu moins pour quelques autres (je ne donnerai pas de noms !). Je me sers un thé chaud (nous n’avons plus d’eau en bouteille depuis la veille au soir et l’eau du ruisseau doit être purifiée avec des pastilles ou bouillie avant d’être bue) et je m’installe sur l’une des caisses de matériel pour mettre mon carnet de notes à jour. Dix minutes plus tard, notre régisseur vient me voir et m’indique qu’il part un petit quart d’heure avec le chef de la tribu des Dayaks qui vivent au camp avec nous depuis trois nuits : il veut lui montrer d’autres grottes qu’ils ont trouvé la semaine dernière mais qu’ils n’ont pas exploré. Pas de problème, je l’invite à prendre son temps et je me concentre sur mes notes, rassemblant mes souvenirs sur les trois derniers jours pour fixer les détails, les anecdotes, les émotions. Les images me reviennent en tête et j’écris, j’écris…

Pendant trente minutes je me perds dans le fil de mes pensées, la pointe du stylo ne courant pas assez vite sur le carnet à spirale qui ne me quitte jamais mais que je n’ai pas eu le temps d’ouvrir récemment. Je suis seule avec les Dayaks restés au camp, ceux qui n’ont pas eu envie de monter à la grotte aux araignées, et je les entends discuter entre eux dans cette langue qui m’est totalement inconnue, avec aucun repère linguistique occidental. C’est comme un bruit de fond atténué que j’entends sans l’écouter vraiment, une musique qui nous accompagne depuis bientôt une semaine que nous vivons en leur compagnie.

Porteurs Dayaks de Bornéo

Puis je perçois insensiblement la présence de l’un d’entre eux au-dessus de mon épaule gauche ; mon stylo suspend son vol et je me tourne vers lui. Visage de cuir tanné, plissé par le soleil, les cheveux brossés de fils gris, son regard est doux et curieux à la fois. Il regarde intensément ma main et mon carnet. Et je réalise qu’il ne sait pas écrire, et donc qu’il ne sait pas lire non plus. Et que mon écriture doit avoir à ses yeux une vague ressemblance avec les peintures rupestres que nous admirions hier dans la grotte au-dessus de nos têtes… Je lui souris, il fait un léger bond en arrière, surpris d’avoir été surpris ! Je ris, ses compagnons éclatent de rire, et il en fait autant. Les Dayaks (photo ci-dessus) sont spontanément souriants et gentils, doux et même facétieux. Ils rient très souvent, chantonnent, fument en groupe et s’apostrophent régulièrement les uns et les autres, relançant des conversations moribondes ou des sujets sans doute épuisés. Ils sont rarement silencieux. Mais ils nous ont aussi montré leurs arcs et les flèches au curare qui servent à la chasse et j’ai aperçu deux fusils ce matin en allant voir le cuisinier de l’expédition.

Je reprends mes travaux de conteuse, et l’encre bleue noie les pages moins vite que je ne le ferais sur l’écran de mon ordinateur. Mais j’ai déjà épuisé sa batterie en téléchargeant mes photos chaque soir et je dois attendre que le régisseur lance le générateur ce soir pour la recharger.

Je sens les Dayaks se déplacer, et petit à petit tourner autour de moi. Je les perçois à droite, à gauche, derrière moi. Et doucement, je me mets inconsciemment en état de veille, mes signaux sont en alerte et comme toute femme qui voyage seule l’a ressenti un jour, une alarme se déclenche dans mon subconscient.

Je reste les yeux rivés sur mon carnet, et je continue à écrire distraitement mais volontairement, concentrée sur l’obligation de ne pas changer de rythme tout en restant à l’écoute des déplacements autour de moi… Jusqu’à ce qu’une paire de chaussettes violettes se poste devant moi, pour tout dire, à dix centimètres de mes genoux. J’entends quelques gloussements autour de moi. Je termine ma phrase calmement, ajoute un point et fais semblant de me relire avant de lever la tête.

En remontant le long de la silhouette qui me surplombe, mon regard glisse d’abord sur les chaussettes montantes en laine, puis sur la toile de coton délavé du pantalon et sur le tee-shirt qui fut vert pomme un jour. Quand j’arrive à son visage, quelle n’est pas ma surprise de le voir m’envoyer un baiser du bout des lèvres, accompagnant sa mimique d’un léger plissement des paupières !!!…

Pas de doute, je suis en train de me faire draguer par un Dayak !…

Stupéfaction !…

Si mon premier instinct est de sourire, ma première réaction est de me montrer autoritaire : toutes les voyageuses célibataires vous le diront, ne jamais montrer que vous êtes impressionnée ! Alors je fronce les sourcils dans le silence qui s’est fait autour de nous et je fais de la main un geste signifiant « non », puis je replonge tranquillement dans mes notes pour signifier mon désintérêt alors que mon esprit ébullitionne : je suis seule parmi une quinzaine de jeunes Dayaks qui, s’ils ne sont en moyenne pas plus grands que moi et qu’ils sont secs comme des coucous, ont néanmoins une force suffisamment incroyable pour porter de lourdes charges en forêt sur des chemins inexistants par une chaleur épouvantable et sur un rythme d’enfer en accélérant encore sur les troncs d’arbres abattus !

Je m’applique à ne pas les regarder, concentrée sur mes travaux d’écriture, mais tous mes sens sont en éveil. Confusément je commence à écrire le récit des cinq dernières minutes, histoire de laisser une trace écrite au cas où les choses tourneraient mal ! Pas de parano, mais tout de même… Je ne suis pas peureuse, et je ne panique pas facilement, mais d’un seul coup j’en veux au régisseur de ne pas avoir envisagé un possible problème de ce genre quand on a une femme dans son équipe ! Je me sais de parfaite mauvaise foi, mais la notion insidieuse du danger brouille toute notion d’objectivité ! Il est où ce régisseur bon sang ?!…

Mais mon admirateur ne bouge pas d’un cil, planté devant moi telle une statue de sel et je sais qu’il va falloir que je réagisse d’une autre façon, plus énergique. Un souvenir de la veille me revient vitesse grand V : quand il a fallu enfiler ma combinaison de spéléo avant de monter à la grotte, je n’avais aucun endroit pour m’isoler puisque l’équipe fourbissait son matériel et que les Dayaks s’éparpillaient dans le camp de petites dimensions ; je m’étais donc détournée face à la paroi pour quitter mon tee-shirt rapidement et mettre le haut de ma combi. En me retournant à demi pour enfiler l’une de mes manches le plus discrètement possible (quand on est seule femme dans une équipe d’hommes, on veille à la pudeur de chacun) j’avais surpris le regard de plusieurs Dayaks occupés à fumer sur la seule roche de notre camp, les yeux fixés sur le moindre de mes gestes…

Et maintenant ils se rapprochent et des échanges s’engagent entre eux, des phrases dont je ne saisis pas un traître mot ! Une trouille diffuse s’empare de moi quand je sens de nouveau le frôlement de son genou contre le mien… Après tout, mes compagnons d’aventure sont au fond d’une grotte remplie de bestioles repoussantes et potentiellement dangereuses, le régisseur s’est absenté depuis au moins une demie heure dans une autre direction et je ne suis qu’une blanche ne parlant pas leur langue, assise au milieu d’une quinzaine de solides gaillards (photo) qui sont les dignes descendants d’une tribu qui, il y a encore cinquante ans, étaient des coupeurs de têtes !…

Jeune Dayak de Bornéo

Sur un troisième frôlement de genou de mon admirateur, je lève les yeux et l’apostrophe cette fois plus sèchement en anglais : « qu’y a-t-il ? que veux-tu ?…« . Il me renvoie de nouveau un baiser muet et une invitation du regard. Alors, hautaine, je hausse un sourcil de façon que j’espère suffisamment significative et lui dis d’un ton ferme dégage ! en ajoutant un revers de la main très explicite. Un peu cavalier, certes, mais c’est tout ce que j’ai trouvé sur l’instant !

Décontenancé, ses épaules retombent, et ses amis ricanent autour de moi. Je me retourne et leur fais signe de s’éloigner un peu, avec un sourire un peu crispé mais ferme, l’air de dire « vous me gonflez là, allez jouer ailleurs !« .

Et ça a marché !

Deux ou trois d’entre eux sont restés près de moi pendant une minute ou deux, à me regarder écrire de nouveau pendant que mon admirateur éconduit s’éloignait d’une démarche chaloupée. Beau joueur, il se faisait chahuter par ses camarades en souriant, parce qu’il avait abandonné le jeu.

Parce que ce n’était sans doute qu’un jeu, celui de la séduction, un jeu pratiqué par tous les hommes du monde. Parce que les Dayaks, tribu qui fut primitive il y a encore quelques dizaines d’années, sont des hommes. Comme vous.

Mais pour moi, ce fut un grand moment de solitude dans ce beau voyage à Bornéo…medium_wink.8.jpg

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