boulerecit.jpgJe me réveille au moment où l’équipage (constitué de 4 personnes) amarre l’Ocean Explorer dans la petite marina de Bimini. Je regarde l’écran de mon téléphone… 06:20 !… Une radio beugle à fond sur un air de country, Chad (notre divemaster) braille en rythme avec un enthousiasme qui ne se démentira pas sur toute cette croisière. Le soleil filtrant à travers le rideau moustiquaire de la cabine chatouille mes paupières, et je m’extirpe de ma couchette somme toute confortable.

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Après une nuit d’enfer passée en mer (lire ici) entre Miami Beach et Bimini (juste 50 miles, mais quels miles !…), l’équipe de tournage émerge peu à peu, dans un semi coma justifié par le manque de sommeil d’une nuit que nous qualifierons de houleuse, sans vilain jeu de mots…

Premier geste conditionné au lever : attacher les cheveux, surtout sur un bateau forcément caressé par les alizés. Pendant que je fouille d’une main le petit compartiment dans lequel je repêche ma pince crabe déposée la veille, j’écoute Philippe raconter sa nuit à Madjid, puis c’est Nicolas qui les rejoint, hagard. Ces trois-là ne sont pas plongeurs. Et ne sont pas non plus des marins aguerris. Ce n’est pas de leur faute, c’est juste un manque d’opportunités sur leur emploi du temps. Philippe Tourancheau, notre réalisateur pour cet épisode, explique qu’il se tenait aux montants de sa couchette (tiens, comme moi…) ; Madjid Chir, son cadreur, sourit et annonce qu’il n’a pas si mal dormi (au petit matin…) ; quant à Nicolas Méliand, notre producteur exécutif, il avoue une bosse et quelques nausées récurrentes. Les voix sont basses, éraillées, presque caverneuses. Symptôme d’un manque de sommeil général.

Lorsque je m’extirpe de la cabine, je fais signe à ce petit monde rassemblé dans le carré pour le café du matin. Andy (notre cuisinier Américain auquel j’expliquerai plus tard les secrets de la tapenade from Marseille) me glisse un gros mug entre les mains que j’accepte avec reconnaissance, les yeux (presque) fermés, et je sors immédiatement prendre l’air. J’avoue, le matin, il faut me laisser mes trente minutes à moi : le thé (ou n’importe quelle eau chaude sauf le café !), le silence, le calme, et quand je suis en voyage, le temps surtout de rassembler mes neurones, de refaire un compactage des dernières infos de la veille juste pour savoir où je me trouve à l’instant T, et de la solitude. Solitude qui évite les bavardages qui m’épuisent dès le matin et auxquels je ne participe de toutes façons que par courtoisie, mais uniquement par onomatopées… C’est dit : le matin, je ressemble à Windows quand vous lancez votre ordinateur !… Laissez-moi le temps de préchauffage, la possibilité de refaire toutes les connexions et de récupérer tous mes paramètres.

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Bref, sur le pont arrière du bateau, je découvre notre nouvel environnement qui sera celui de toutes nos matinées pendant 4 jours (photo ci-dessus). J’attendais cette étape depuis quelques semaines, j’aime les escales qui sont teintées de mes littératures. Et Hemingway a marqué définitivement Bimini de son sceau : on lit son nom sur le fronton de la marina. Et je découvre avec plaisir, après la nuit démente que nous venons de passer en mer, une marina digne des romans d’il y a cinquante ans : des ponts en bois aux planches vieillies, quelques petits yachts discrets, un autre énorme (il dort encore l’émir ?), des grincements de poulies et d’amarrages tendus, une odeur d’huile de moteur et de diesel, des maisons multicolores version pastel qui donnent à l’ensemble une allure village Barbie, et des cris d’oiseaux à vous vriller le cervelet !…


En sirotant ma citronnelle du matin (un cadeau d’Andy qui, délicate attention, a retenu que j’ai apprécié celle de la veille au soir), j’observe un couple de pélicans qui s’affrontent du regard. Des pélicans, j’en ai déjà vu un peu partout dans le monde, à Key West notamment, tout au bout de ce chapelet d’îles qui prolongent la Floride jusque dans la mer indigo des Caraïbes. Mais c’est la première fois que je vois un pélican à tête jaune… en accord avec le pastel des Bahamas ! Résultat, je file dans ma cabine et sors le Canon et l’objectif 60 mm pour leur tirer le portrait d’un peu plus près. Une fois sur le pont, je m’aperçois qu’avec ce soleil éclatant (et c’est nouveau dans ce tournage qui jusqu’à présent était tendance gris), il me faut le filtre polarisant. Et je refile dans la cabine pour fourrager dans la poche de mon sac à dos. Avec les neurones mal dézippées, je confonds le polarisant avec le filtre gris. Troisième passage en cabine. Et la citronnelle refroidit. Et je m’énerve. Et les pélicans se déplacent…

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Après des approches subtiles (on va dire ça…) et une bataille avec quelques mèches de cheveux mal ficelées sous la pince (mauvaise nuit je vous le répète…), je peux enfin faire quelques photos correctes. Je fais le tour de la petite marina, et je bavarde deux minutes avec une jeune femme « from Georgia » qui prépare son matériel plongée sur le pont de son petit voilier (rien à faire, les Américains n’ont jamais entendu parler de Marseille ! je me retrouve à prétendre que je suis « from Paris« , c’est plus simple le matin de bonne heure…). Quand je reviens au bateau, le petit déjeuner est servi et nous retrouvons tous le sourire : pancakes tout juste sortis de la poêle, servis avec des tronçons de banane sucrée, des oranges (de Floride, of course) en quartiers, et de grosses fraises en lamelles, le tout à noyer de sirop d’érable comme il se doit ! Tant pis pour le tour de taille XXXXXL d’Andy qui stopperait toute velléité de gourmandise, ce matin on se fait plaisir.

Ce matin, toute l’équipe doit ressortir son matériel des caisses dans lesquelles il avait été bouclé hier soir, en prévision de la traversée agitée. Le temps que ces messieurs ressortent leurs batteries et peaufinent leurs réglages de caméra, je prends une douche puis je file à terre. Hâte de voir à quoi ressemble le centre de cette île. Curieux, toute ma vie j’ai confondu Bimini et Bikini. De petites îles coralliennes (presque deux atolls), mais situées l’une dans le Pacifique, l’autre ici dans les Caraïbes. Bikini (rappelez-vous les essais nucléaires…) fait partie des îles Marshall à l’Ouest d’Hawaï, trois atolls pulvérisés, et dont on a délocalisé les habitants. Bizarre aussi cette façon souvent d’inclure les Bahamas dans les Caraïbes. Moi d’instinct, je ne situe pas les Bahamas dans l’arc de ce chapelet d’îles faisant face à l’Amérique Centrale. Mais certains se plaisent à le faire.

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Appareil photo en mains, je commence à chercher les centres d’intérêt, les couleurs, les graphismes. Rien n’est plus banal qu’une photo de rue déserte (et ici…), mais je trouve tout de même original ce mur de clôture jaune surplombé de ces coquilles de lambis (conches ici) nacrées. Je vous l’ai déjà montré, mais je ne résiste pas (photo ci-dessus). Je retrouverai ces lambis intégrés dans la maçonnerie de nombreux murs de soubassement, dans d’autres clôtures, dans des murs de maisonnettes. Et surtout ces lambis se réduisent un jour en poussière (au bout de combien de temps ?…) et alimentent le sable d’une plage bordée de petits restaurants, que je découvre en haut d’une toute petite colline : Radio Bay.

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Vue splendide sur une plage de sable blanc et rose (grâce à la nacre des lambis), où il ne fait pas bon marcher pieds nus… Je m’approche de l’eau turquoise, je cherche le meilleur angle pour photographier à la fois l’eau et le sable (photo ci-dessou). Mais comme souvent sur une plage, si vous ne trouvez pas de point d’élévation, le relief trop plat écrase toute la photo. Je regrette de ne pas pouvoir faire de survol en ULM, prendre le temps de circonvolutions au-dessus de l’eau qui prend toutes les nuances de bleu intense sous la lumière du matin qui n’écrase pas encore de sa violence tous les volumes de cette île. Selon la profondeur et la composition des fonds sous-marins, l’eau est striée de bleu Caraïbes, de bleu lagon (grâce au fond de sable clair), d’indigo, de cobalt et d’outremer. Je suis plantée là, les deux pieds dans une brochure de l’office de tourisme, et ce n’est pas déplaisant d’avoir, pour une fois, le temps de photographier une plage de rêve que peu de gens dans le monde ont la possibilité (ou le loisir ?) de venir voir…

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Dans ce qui semble être le centre de l’île, tout est en construction : un village tout neuf semble émerger du sable, avec des bâtiments qui ressembleront à ceux qu’on trouve sur Nassau (la capitale des Bahamas) avec les couleurs pastels de ce qui existe déjà. Comme si l’île nous disait « revenez dans quelques mois ». De rares voitures avec des plaques numérologiques qui indiquent qu’elles sont peu nombreuses (ou très anciennes !). J’aime les plaques numérologiques, indice du voyage, de l’itinérance, et de l’appartenance à une nation. J’en photographie partout ! Un jour peut-être ferais-je un album photo juste avec les plaques numérologiques ?… 😉

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Dans cette île où presque tous marchent à pied, chaque personne que je croise me salue d’un aimable « Good morning !« . Ici, on attrape le sourire rapidement et on se sent vite concerné par l’état d’esprit de son prochain. Tout le monde s’interpelle gentiment, même pour quelques secondes. Quand j’entre dans une petite épicerie pour fouiller comme à mon habitude et découvrir des étrangetés venues d’ailleurs (j’achète là des cookies à la cannelle faits maison, tout chauds), on me dit bonjour (caissière et clients !). En ressortant, une autre femme me sourit et m’interpelle avec le très usuel « where do you come from ?« . Elle est assise dans l’une de ces nombreuses petites voiturettes de golf, électrique et non polluante, dont l’arrière est aménagé en carriole : et dans la carriole, une bonne cinquantaine de livres usagés sur tous les thèmes. Elle s’est proclamée bibliothécaire de l’îlot et propose aux habitants des lectures aussi diverses qu’Hemingway (eh oui…), des manuels d’épanouissement personnel (qui font la fortune des éditeurs américains) ou des guides d’astrologie !…

Lorsque je retourne au bateau, l’équipage est occupé aux petites réparations : notre Ocean Explorer a souffert pendant la nuit et le tube de colle (ou ce que j’identifie comme tel) circule entre les mains. Andy nettoie à grands coups d’éponge une inondation dans la cuisine : une fenêtre mal fermée, une vague qui s’est écrasée sur le pont et l’eau de mer a envahi les étagères qui abritent la vaisselle… Gros fracas à 2:00 du matin… Mais à 11:00 nous levons l’ancre pour nous diriger vers l’îlot de Cat Key : Chad, notre dive master, nous promet un tombant à couper le souffle et nos plongeurs sont impatients d’y être. Sur le trajet, nous apercevons au loin la silhouette lugubre du Sapona, le reste d’une épave qui émerge de l’eau sur 10 ou 15 mètres de haut, squelette de rouille qui tranche sur le bleu de l’océan… Nous y plongerons ce soir, pour nous promener entre les piliers concrétionnés de ce bâtiment qui me semble déjà sinistre mais tellement intriguant…

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