boulerecit.jpgJ’ai longuement hésité à vous raconter cette anecdote, puis j’ai demandé l’autorisation de Patrick Luzeux (notre réalisateur pour le film Septentrion) qui m’a répondu « mais bien sûr tu peux ! tu racontes tout ce que tu veux, je te fais confiance !« . Et quand on a un vote de confiance… Reste que j’ai aussi pris l’avis de l’Homme : faut-il ou non raconter cela ?…

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Mais l’Homme a une ligne de conduite encore plus souple que la mienne : oui, il faut raconter. Dire la vérité. Dire comment ça se passe. Et c’est bien là toute la ligne éditoriale de ce blog : je raconte exactement ce qui se passe ailleurs, dans ce monde ailleurs. Tout ce qui nous est, à nous, Européens, étranger. Etranger à notre culture, à nos religions, à nos modes de vie. Et ce que nous avons vécu ce jour-là peut choquer certaines sensibilités. Ou serait-ce seulement de la sensiblerie ?… Jugez plutôt.

Revenons au 18 septembre dernier…

Nous nous étions levés très tôt ce matin-là pour filmer de nombreuses séquences indispensables au montage de l’histoire écrite par l’Homme. Des séquences d’ambiance dans un village fantôme, de la mise en situation de l’Homme, une interview, et un peu de vie locale. On ne monte pas jusqu’au Nord du Groenland sans montrer comment vivent ces Inuits du bout du monde. Nous qui filmons chaque jour avons un devoir de témoignage.

Nous sommes à Aapilatoq. En fin de journée Patrick décide de suivre un chasseur de phoque. Avant que mes lecteurs ne crient au scandale, je précise une fois de plus que les Groenlandais (surtout dans le Nord) ont un régime alimentaire adapté aux conditions climatiques très rudes. Ils ne consomment quasiment pas de fruits et légumes (sauf les conserves qui arrivent sporadiquement jusqu’à la petite supérette et qui coûtent très cher), peu de céréales, et se nourrissent, surtout en hiver pendant les longs mois d’obscurité, du produit de leur chasse et pêche : le flétan prélevé en mer, le narval (protégé par quota), la baleine (une par an), l’ours polaire (un par an et par famille), le caribou (renne), et le phoque (chaque fois que le besoin s’en fait sentir). Et des phoques ici, il y en a partout.

Loin des séances d’abattage (au Canada) dont les photos exposées par Brigitte Bardot et Greenpeace ont ému le monde entier il y a quelques dizaines d’années, les Inuits ne prélèvent ici que la viande dont ils ont besoin. Instinctivement les Groenlandais protègent leurs ressources naturelles parce qu’ils savent que lorsqu’elles s’épuiseront il leur faudra quitter la région pour descendre plus au Sud. On ne tue que s’il y a nécessité pour nourrir la famille.

Pour nous, par – 7° à ras de l’eau, impossible de passer une après-midi entière sur la barque d’un chasseur pour traquer le phoque. Nous cherchons donc celui qui rentrera au port le premier, avec le butin du jour, et nous rencontrons Matia, chasseur discret au visage buriné, qui rentre avec deux phoques dans sa barque : un gros mâle adulte, et un plus jeune.

Nicolas qui le connaît lui explique que nous avons besoin qu’il nous joue une chasse au phoque et Matia accepte rapidement : il débarque le jeune phoque, puis nous reprenons notre barque à moteur et nous le suivons vers un fjord encombré de brasch, cette glace pilée qui rassemble de nombreux glaçons issus d’icebergs fondus ou brisés. Patrick est ravi : le soleil a entamé sa lente descente vers l’horizon, il aura de superbes images dans une lumière chaude sur le bleu et le blanc de l’immensité grandiose qui nous entoure.

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La première difficulté, comme partout ailleurs avec les populations peu familières avec la télévision, c’est de faire comprendre à Matia ce que nous attendons de lui, en gros il s’agit d’un véritable jeu d’acteur et n’est pas acteur qui veut… Nicolas fait de son mieux pour le lui expliquer, mais le soleil n’attend pas et Patrick active un peu le mouvement : c’est simple, il faut que Matia avance un peu avec sa barque, qu’il scrute l’horizon pour mimer la recherche d’un phoque, qu’il saisisse sa carabine, qu’il tire !

Mais ce qui est simple dans le discours l’est moins dans la réalité. Parce que notre réalisateur a besoin de faire de nombreux plans différents pour que la séquence soit fluide, et crédible, à l’écran. Ce qui signifie filmer d’abord Matia seul dans sa barque, et de loin, pour voir sa progression.

Patrick demande alors à ce qu’on dépose le phoque quelque part pour qu’il ne le voit pas à l’image : pas question de mimer une chasse si on voit le phoque déjà mort sur la barque. Nicolas interroge Matia, et pas de problème : Matia fait basculer le gros phoque dans l’eau presque gelée du fjord. Patrick interroge alors : va-t-on retrouver le phoque après la séquence de la progression ? Ne faudrait-il pas mieux le déposer sur un morceau de glace flottante ? Nicolas traduit, Matia opine du bonnet : pas de problème, on le retrouvera. Nous jetons un dernier regard au ventre beige qui flotte, et nous ne constatons aucun courant de surface, tout est paisible. Et nous voici partis.

Premier problème technique : Patrick veut d’abord filmer Matia dans la belle lumière chaude, nous nous plaçons alors entre la barque de Matia et le soleil. Mais il faut tenir compte de l’orientation du soleil pour éviter à Patrick de filmer l’ombre de notre barque sur le babord de celle de Matia, et notre skipper a du mal à circuler entre les glaçons en conservant une trajectoire droite, parallèle à celle de la barque de Matia ! On refait. Une fois. Trois fois. Cinq fois.

Et le soleil glisse toujours…

Puis Patrick monte à bord avec Matia pour le filmer en plan serré, pour capter ses expressions de visage, le froncement de sourcils de la concentration, le geste des jumelles qu’il saisit. Mais Matia n’est pas familier avec la caméra, et s’il écoute scrupuleusement les instructions de Patrick en anglais, relayées par Nicolas en groenlandais, il a tendance à regarder un peu trop la caméra pour chercher l’approbation de notre réalisateur. Et il faut refaire. Une fois. Trois fois. Cinq fois. Dix fois.

Et le soleil pique vers l’océan…

Puis il faut filmer le geste de la prédation : Matia doit saisir sa carabine, épauler, et tirer, avant de relancer son moteur et filer chercher sa proie présumée. Patrick souhaite cette fois un beau contre-jour sur fond de soleil couchant. Il nous faut donc bien calculer la trajectoire de la barque de Matia, nous assurer que Hanse (notre skipper) pourra la suivre au milieu de la glace qui se ressert autour de nous, à une vitesse modérée pour éviter que la caméra ne bouge trop, tout en faisant en sorte que la silhouette de Matia se maintienne dans le viseur de Patrick pile dans la lumière de l’astre orangé. Pas simple… Et Matia a du mal à comprendre qu’on doive refaire une fois, cinq fois, dix fois, quinze fois !…

Devant le soleil qui descend plus vite que nous ne progressons Patrick est moins patient, et Nicolas fait de son mieux pour réconforter Matia qui comprend qu’il ne fait pas bien, tout en essayant d’obtenir l’action et la progression désirée par notre réalisateur. Les patiences s’émoussent, le froid s’intensifie… Puis, enfin, la séquence est en boîte, pour le plaisir de tous.

Allons maintenant retrouver le phoque pour filmer Matia en train de le hisser sur sa barque. Ensuite il devra le descendre sur la rive du fjord pour le dépecer, et l’Homme le rejoindra pour une séquence très, très particulière (ne la râtez pas lors de la diffusion du film !).

Nos deux barques se suivent à travers les glaçons vers l’endroit où nous avons abandonné le phoque le ventre en l’air dans l’eau devenue noire. Et nous cherchons. Deux minutes. Puis six minutes. Mais où donc est passé ce phoque ?!…

Il s’est bien passé une petite heure entre le moment où nous avons laissé le phoque et celui où nous le cherchons, or nous découvrons à notre grand dépit qu’il n’y a rien de plus similaire à un glaçon qu’un autre glaçon !… Ils se ressemblent tous et nous voici à sillonner le brasch en tous sens avec les deux barques, chacun y allant de son « si, je me souviens, c’était par là ! ». L’Homme et moi ayant photographié les séquences depuis le début, nous allons même jusqu’à visionner nos images sur l’écran LCD des appareils photo pour tenter de distinguer les reliefs alentours qui permettraient de localiser le phoque abandonné. En vain !… Et le soleil descend de plus en plus vite !…

Nous avons cherché ce phoque pendant au moins trente minutes, zébrant la surface de nos allers et retours, cherchant l’animal dans une mer de glace comme d’autres chercheraient une aiguille dans une meule de foin ! Sans succès. Nous avons beau chercher à estimer un potentiel courant de surface, quadriller une zone de recherche en nous croisant à intervalles réguliers, mettre les compétences de nos deux amis Groenlandais à l’épreuve, rien n’y fait : Matia ne retrouve pas son phoque !

Le phoque a bel et bien disparu.

Matia n’y voit pas un problème existentiel tandis que Patrick, dépité, voit sa séquence cruciale pour le film s’envoler aussi vite que le soleil descend. Et impossible de refaire demain puisque nous serons partis. En cinq secondes il prend une décision : il repart à fond avec Matia vers le village pour aller chercher le jeune phoque qui attend sur la berge puis revient nous retrouver. Avec le vent cinglant et le froid qui s’accentue au gré du soleil descendant, il est quasi congelé quand il nous retrouve, mais avec le phoque à bord. Nous n’avons plus qu’à tout refaire parce que le soleil n’est plus « raccord » : la lumière a changé, et impossible de reprendre là où nous nous étions arrêtés.

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L’avantage c’est que Matia, qui a longuement répété lors des prises précédentes, percute plus vite et nous avons moins besoin de refaire les séquences. Néanmoins, nous finirons la séquence à l’instant même où le dernier rayon du soleil plonge dans la glace, au grand soulagement de notre réalisateur qui fut, ce jour-là, bien prêt de paniquer…

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Le soir au dîner, nous racontions cette anecdote à notre régisseur et à notre capitaine, et nous en avons bien ri. Mais comment diable peut-on perdre son phoque ?!… Il semblerait que Matia n’ait jamais imaginé que tourner une séquence de film pourrait prendre autant de temps, et que le phoque pourrait dériver en surface, jusqu’à se perdre dans les glaces… Et cela restera sans nul doute l’une des anecdotes phares de ce tournage pour le stress que cela a généré aux dernières minutes de trois semaines d’un tournage éprouvant et plein de surprises.

PS : je ne voudrais surtout pas que vous pensiez que tous nos films ont des séquences mises en scène. Il se trouve qu’exceptionnellement, en ce dernier jour de tournage, nous n’avions pas eu le temps d’assister à une vraie chasse au phoque et que, ni l’Homme ni le réalisateur n’avaient envie de faire tuer un phoque supplémentaire. Nous avons donc eu recours à ce chasseur qui rentrait avec ses deux proies déjà tuées.

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