Plongée dans la Passe de Belle MareLorsque par un matin radieux du mois de juin Jean-Michel Langlois me propose : « on se fait la Passe de Belle Mare ?« , je ne peux qu’accepter. Certains d’entre vous ont déjà eu l’occasion de plonger dans des passes, ces ouvertures dans le récif qui permettent aux lagons de se vider et de se remplir, en laissant aux poissons l’occasion d’envahir ces eaux plus calmes puis de retrouver l’océan plus riche, au gré des marées. Et les passes ne sont pas de tout repos, ceux qui ont testé celles des Maldives ou de Polynésie vous le confirmeront…

Ici dans l’Est de l’île Maurice, et après quatre jours sous un gros anticyclone, l’océan indien est encore agité au-delà du récif. En accompagnant Christophe Naiken vers le bateau, tandis qu’il porte deux bouteilles sans effort apparent, je le mets au défi de me dénicher quelques nudibranches, et son oeil pétille déjà : trouver un nudibranche sur le fond caillouteux d’une passe, pourquoi pas. Le montrer à un plongeur est déjà plus aléatoire, et nous le savons tous les deux…

En montant à bord du bateau à fond plat je vérifie que tout mon matériel a été embarqué. Chez Blues Diving les femmes ne portent jamais leurs bouteilles, et pour une fois j’apprécie le sexisme. Mais cela n’interdit pas de s’assurer que la plongée se déroulera dans les meilleures conditions possibles : si vous oubliez votre masque au centre de plongée, on vous en prêtera un (j’ai même vu ici un moniteur passer toute sa plongée avec les yeux écarquillés dans le bleu parce qu’il venait de prêter son propre masque à une plongeuse dont la bride de masque avait lâché). Mais si vous oubliez l’une de vos palmes, vous resterez à bord…

Nous ne sommes que quatre plongeurs ce matin, accompagnés par trois moniteurs. En fermant ma combinaison néoprène je surprends le sourire malicieux de Jean-Michel : il scrute l’horizon et la mousse blanche qui se forme sur les rouleaux au-dessus de la passe le met en joie. Je sens qu’il savoure déjà le courant qui va nous porter sous la surface, et il échange quelques plaisanteries en créole avec son équipage qui éclate de rire.

Didier lance les deux moteurs et nous traversons tranquillement le lagon qui s’étire devant la plage de l’hôtel Belle Mare, l’une des plus belles de l’Est mauricien. Puis il se met au point mort, le temps pour nous d’enfiler palmes, masque et gilet, le temps de vérifier l’ouverture de nos bouteilles, et de nous tenir prêts pour la mise à l’eau. Didier lance alors le bateau à l’assaut des vagues tourbillonnantes de la passe, et dix secondes plus tard nous effectuons une mise à l’eau dans un bel ensemble, et nous sondons directement vers le fond pour éviter de nous retrouver entraînés par un fort courant de surface vers Rodrigues, l’autre île mauricienne située à quelques mille kilomètres à l’Est…

Avant même que nous n’ayons le temps de nous regrouper nous voici partis à la dérive dans un joyeux désordre, portés par un courant violent qui nous éloigne du récif à une allure vertigineuse ! La meilleure position sur ce fond de huit mètres étant la station horizontale, nous laissons défiler sous nos ventres un fond criblé de coraux et de roches polis par des millénaires de marées agressives. Peu de poissons nous accompagnent, sans doute occupés à chercher pitance à l’abri du courant. À côté de moi Jean-Michel est déjà concentré sur les réglages de son appareil photo qu’il souhaite utiliser plus tard.

Quand Christophe s’agrippe à une roche devant moi je me doute tout de suite qu’il a aperçu une faune cachée qui devrait me plaire. En me déportant légèrement je réussis à saisir sans honte son mollet de palmeur aguerri, je sais qu’il ne s’en formalisera pas. D’ailleurs sans se retourner il me tend une main secourable à laquelle je m’accroche et il me hisse à la hauteur de son épaule pour me permettre d’admirer le nudibranche parme et violet que son radar personnel lui a permis de détecter. Nos masques vibrent sous l’effet du courant qui aimerait bien nous les arracher, et nous resserrons les dents autour de l’embout de nos détendeurs. Christophe lâche la roche, et je lâche Christophe…

Nous repartons en vol plané majestueux pour rejoindre les autres loin devant nous, une dérive qui se prolonge pour notre plus grand plaisir. Une minute plus tard la visibilité s’améliore même si la profondeur augmente et le courant commence à se calmer. Un banc de jeunes barracudas de moins d’un mètre de long évolue en un ballet compact, projetant une ombre sombre sur le fond de roches tourmentées. Jean-Michel s’approche avec son appareil photo et fait ce qu’il peut avant que le banc ne s’éloigne farouchement. Mon attention est alors attirée par un autre mouvement furtif, presque reptilien, et c’est l’aileron d’un requin pointe blanche que je vois s’évaporer dans le bleu. Ai-je rêvé ?!… Je me retourne vers Christophe et en voyant le demi-sourire dans ses yeux ambrés, je comprends que non. Mais les autres plongeurs sont concentrés sur le décollage gracieux d’une belle raie pastenague à la robe sombre…

Les moniteurs nous entraînent alors vers l’Est de la passe, à l’abri du courant. Prenant le temps d’une vraie exploration nous errons quelques minutes entre des monticules de coraux qui abritent une faune de récif curieuse et agitée. Un cône se déplace à une allure d’escargot sous l’œil attentif mais sournois d’un baliste ; je me demande alors si les balistes savent reconnaître les coquillages venimeux…

Mais Jean-Michel tend alors le bras vers une forme étirée, alanguie sur un tapis de roches. Un canon concrétionné !… L’histoire de l’île Maurice est riche de naufrages et de batailles navales qui ont laissé, surtout dans l’Est, quelques épaves et autres reliques. Dans tout centre de plongée mauricien vous trouverez un moniteur passionné qui vous racontera l’histoire de ces épaves plus ou moins célèbres, telle celle du Saint-Géran toute proche et dont le naufrage a été romancé pour les beaux yeux innocents de la célèbre Virginie aux dépens de son Paul. Jean-Michel fait partie de ces accros qui parlerait pendant des heures de pièces d’or, de balles de mousquet et autres trésors engloutis.

J’ai à peine le temps de passer un doigt furtif sur les lèvres de ce canon, imaginant les circonstances qui l’ont amené à sombrer là dans l’oubli qu’une tortue nous attire quelques mètres plus loin : une ancre marine d’environ 2 mètres se dresse à la verticale, bravant les rigueurs de l’océan indien depuis sans doute deux siècles… Tandis que mes compagnons de plongée admirent la tortue malicieuse qui les fait tourner en bourrique, je cherche sur la flèche de l’ancre quelque bestiole microscopique qui aurait élu domicile sur les coraux grignotant le métal ancestral.

L’un d’entre nous ayant consommé plus rapidement que les autres, Christophe nous fait alors signe de nous regrouper et nous remontons lentement vers un léger palier avant de rejoindre la surface. En gardant un œil sur Jean-Michel et Christophe qui tourbillonnent doucement sur eux-mêmes, je surveille par ailleurs le grand bleu : même si j’ai hâte que Jean-Michel me raconte l’histoire de cette ancre, j’aimerais bien apercevoir la silhouette de cet énorme barracuda solitaire à l’allure de torpille que j’avais aperçu ici-même quelques années auparavant. Et mes amis m’ont confirmé qu’il est toujours bien vivant…

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