Bajos d’IndonésieJe vais aborder aujourd’hui un thème particulièrement sensible : faut-il être prêt à tout pour prendre une photo ? Quand le monde entier se mesure aux millions de pixels sous l’ère du numérique, à l’heure où la photo se démocratise avec un appareil ou un téléphone, quand des sites Internet se battent pour inciter leurs lecteurs à y télécharger les photos les plus originales, les plus folles ou carrément volées, il est temps de se poser la question. Et pour soulever le débat, je vous livre ici une anecdote personnelle dont je ne suis pas fière…

Bajo d’Indonésie dans le Parc de Komodo

Nous sommes en Indonésie, et nous abordons sur l’île de Rinca dans le Parc National de Komodo pour y filmer les célèbres varans. Depuis la veille nous avons croisé quelques pirogues de Bajos, ces nomades de la mer qui errent dans l’archipel indonésien et dont certains ne descendent jamais. Je suis impressionnée par leur mode de vie si frustre, par l’humilité de ces personnes au sourire pourtant spontané. Et le fait de savoir que le gouvernement essaie de les sédentariser rend ce contact plus exceptionnel, plus rare, et j’ai conscience de vivre là une expérience qui pourrait bien ne plus être possible dans un an.

Bajos dans le Parc National de Komodo

Je passe du Zodiac au ponton de débarquement au moment où une pirogue s’approche pour aborder quelques minutes, le temps de quelques phrases avec les gardes du parc qui les accueillent avec bonhomie. La femme m’aperçoit, et comme d’habitude dans des contrées peu fréquentées, ma blondeur interpelle et elle me sourit, gentiment complice. Un sourire très doux, presque timide, sur des lèvres peintes en rouge, l’ultime coquetterie. Des touristes, ils en croisent parfois dans cette région mondialement réputée pour sa faune autant terrestre que sous-marine. Et je n’aime pas me comporter en touriste. Pourtant…

Pourtant j’ai un appareil photo autour du cou puisque je suis en mission, je dois collectionner les prises de vue. Pourtant j’ai devant moi deux représentants d’une population qui disparaîtra sous peu. Le travail que je dois effectuer lié au sentiment d’exception attise l’envie de photographier ce couple alors que je n’ai même pas encore eu le temps d’établir un contact comme je le fais d’habitude, en douceur, avec un minimum d’humanité ou de tact. Or, là, le temps presse : le réalisateur souhaite filmer une séquence et le soleil commence à baisser, les ombres s’allongent, il faut s’éloigner, rapidement…

Femme Bajo en Indonésie, dans le Parc de Komodo

Je sais qu’à notre retour ils ne seront plus là, et la chaîne France 5 m’a commandé des photos « ethniques ». Bref, tous les prétextes sont là, je m’agenouille à leur hauteur, devant eux, et je déclenche. Derrière moi j’entends un autre appareil photo en action, c’est notre assistant sous-marin qui se fait quelques photos souvenir. Avec soudain deux appareils photo sous le nez, et notre assistant moins scrupuleux que moi qui s’approche davantage encore pour être à moins d’un mètre d’eux, le sourire se fige un peu, et la femme détourne son regard, sans doute embarrassée par ce mâle vigoureux et un peu trop hâtif.

Avec la peur qu’ils ne s’éloignent trop vite, je déclenche une nouvelle fois mais le cœur n’y est pas. Je me sens gênée pour eux, je suis indélicate. Mon collègue multiplie lui, avec le sourire, mais sans vergogne. Alors je fais un dernier portrait, celui du monsieur qui soudain relève le regard et me fixe fièrement (photo en tête d’article). Je lui souris, et lui montre la photo sur l’écran de mon appareil photo, il hoche la tête comme pour remercier. Pourtant il n’y a vraiment pas de quoi…

Bajos d’Indonésie dans le Parc de Komodo

En nous éloignant, entraînés par le réalisateur qui nous glisse au passage « vous exagérez » et auquel je réponds « j’ai honte sur ce coup-là » tout en pensant que lui avec son objectif puissant peut faire la même prise de vue mais bien plus discrètement, je suis bel et bien honteuse. Et j’ai beau me retourner une dernière fois vers les Bajos pour leur faire un signe amical de la main, auquel ils répondent tous les deux, je me suis, sous des prétextes plus ou moins respectables, comportée comme un prédateur et je suis très mal à l’aise avec ce sentiment. Et je le suis toujours aujourd’hui…

En tant que photographe je suis contente d’avoir pris ces photos, même si elles ne sont pas d’une qualité irréprochable et je ne les ai jamais proposées dans mes sélections (je n’avais pas non plus un matériel à la hauteur). En tant que femme, je regrette de les avoir faites : je crois que je me sentirais plus riche aujourd’hui avec le sentiment d’avoir eu un comportement respectueux plutôt que de m’être sentie autorisée à prendre sans donner.

Par la suite j’ai été au contact d’autres populations dites défavorisées, ou en danger, mais j’ai toujours réussi à établir un minimum de communication, d’échange, avant de demander si je pouvais me servir de mon appareil photo. Et croyez-moi, la récompense est là : non seulement les photos sont plus belles, mais en plus elles vous laissent un souvenir bien plus émouvant, parce qu’il y a eu complicité. Pourtant, être photographe c’est aussi savoir parfois voler l’image, par manque de temps souvent, ou par opportunisme. Surtout lorsqu’on fait de la photographie de reportage, quand on n’a pas le temps de réfléchir et qu’il faut rapporter LA photo qui fera tout le sel du sujet.

Lors de vos prochaines vacances, avant de tirer le portrait d’une enfant sur la plage ou d’un vieux pêcheur sur le port, demandez-vous quel sera votre meilleur souvenir. Je parierais que ce seront les deux minutes de conversation et de sourires, juste avant de prendre la photo…

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