Les plongeurs ont tous déjà rencontré une murène. Les non-plongeurs savent qu’il s’agit d’un bel animal, entre poisson et serpent (n’entrons pas dans les détails biologiques) et qui peut atteindre les… la plus belle que j’aie photographié fait 2,40 mètres. Elle vit à Maurice, et m’a une fois happé la main gauche. J’en garde une micro marque sur la paume. Heureusement, j’avais eu le réflexe de ne pas tirer ma main violemment : ses dents ultra pointues et incisives (il faut tester une fois pour s’en souvenir à vie…) m’auraient littéralement arraché la moitié de la main. D’autres n’ont pas eu ma chance…

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Nous avons l’habitude de tourner avec trois des meilleurs cadreurs (également réalisateurs) sous-marins de la planète : dans l’ordre alphabétique, Yves Gladu, René Heuzey et Didier Noirot. Chacun possède à son actif certains des documentaires les plus réussis, les prises de vue qui ont marqué l’histoire de l’image sous-marine. Et ce sont d’inépuisables professionnels, faisant de la prise de risque permanente un véritable métier, voire un sacerdoce.

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de René Heuzey (photo ci-dessus) : réalisateur fétiche des reportages de Thalassa (entre autres réalisations), il a aussi participé à de nombreux Carnets de Plongée et a rempilé sans sourciller pour la nouvelle série des Carnets d’Expédition : Indonésie, puis Afrique, et dernièrement Caraïbes. Si je vous parle de cet homme aujourd’hui c’est à la demande de l’un d’entre vous qui voulait avoir des détails sur un accident récent qui a bien failli peser lourdement sur son avenir…

En plongée pro, et les plongées effectuées pour des prises de vue sous-marines sont des plongées qui n’ont plus rien à voir avec la plongée loisir – croyez-moi -, la prise de risque est permanente, même si nos plongeurs font tout pour limiter l’accident. L’Homme, qui fut l’un des pionniers de la plongée tek en expérimentant des mélanges qui lui ont permis de battre quelques records en plongée souterraine, est particulièrement attentif à la sécurité de ses hommes et je l’ai déjà vu refuser tout net de plonger si l’équipement, par exemple, ne lui semble pas à la hauteur de la situation. D’autre part, les plongeurs doivent pouvoir avoir une confiance aveugle les uns envers les autres, et savoir qu’ils peuvent compter sur l’autre. Ainsi, à mon tout petit niveau, chaque fois que je plonge avec eux je suis toujours placée derrière l’épaule de celui qui filme (en l’occurrence René pour nos derniers épisodes) et je surveille le moment où il me fera le signe de manque d’air parce qu’il a la fâcheuse habitude de vider sa bouteille (s’il y a matière à filmer évidemment). Lorsque, par nécessité, ils ne descendent qu’à deux, l’Homme assiste René, et vice versa, et ils finissent systématiquement ensemble sur la même bouteille.

Mais, malgré toutes les précautions qui sont prises, il peut se produire un incident (voire un accident) que nous redoutons tous, en permanence. Certains sont plus ou moins prévisibles (et j’ai pris la mauvaise habitude de systématiquement regarder l’heure de leur mise à l’eau pour prévoir à peu de choses près et en fonction des conditions du jour leur heure de sortie de l’eau, ce qui parfois provoque chez moi quelque inquiétude jusqu’à ce que je repère leurs bulles en surface). Ces derniers mois par exemple, René a eu moins de chance…

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En Afrique, dans le delta de l’Okavango, il tente de filmer la traversée des éléphants et se positionne sous l’eau avec ses caméras. Je vous ai déjà raconté notre première journée d’essais, mais ce jour-là ce fut un quasi échec. Il fallut recommencer le lendemain, et René a obtenu ses images même s’il aurait pu le payer très cher : quand, pour la 10ème fois, l’éléphant atteint l’autre rive (et que nous croisons les doigts pour que cette nouvelle tentative soit la bonne), René émerge quelques secondes plus tard pour lâcher un il m’a touché !!! qui nous tétanise… Il est revenu avec peine vers la rive où nous l’attendions (photo ci-dessous), et nous l’avons aidé à s’asseoir : il peinait à retrouver son souffle et nous a jeté, hébété, l’éléphant m’a marché dessus. Le comique de la situation aurait pu prêter à rire, mais Gérald Rivière, son assistant sur cet épisode, lui a enlevé sa bouteille et nous a montré d’un doigt stupéfait la marque laissée par l’animal sur la bouteille, une longue éraflure endommageant le revêtement… Il lui a fallu plusieurs minutes pour reprendre son souffle, puis Pierre Stine, notre réalisateur, a tenté de le dissuader de retourner à l’eau mais René a insisté pour terminer cette séquence : jamais il n’a interrompu un tournage et s’en fait un point d’honneur. Pierre s’arrange alors pour que la journée se termine rapidement. René souffrait du dos : en nageant, l’éléphant a heurté la bouteille de René qui avait préféré rester positionné au fond pour pouvoir rectifier le cadre de la caméra en fonction du parcours de l’animal. Nous avons donc les images, et quand vous verrez le film sans doute serez-vous attentif à cette seconde où on voit et on entend littéralement le choc de l’ongle du pachyderme sur la bouteille de René, et le déplacement, léger, de la caméra qui a bougé entre ses mains.

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Si dans la soirée, il avait du mal à se mouvoir, la journée du lendemain a été décrétée sans plongée pour lui permettre de prendre du repos et surtout de ne pas porter d’objets lourds. Nous étions en fin de tournage, le réalisateur avait toute la matière dont il avait besoin, et René a pu ranger son équipement définitivement. Trois jours plus tard à Marseille, un scanner confirmait une contusion cervicale et le déplacement de la clavicule gauche. Il en a souffert pendant quatre semaines…

A peine remis, René part en Polynésie pour filmer des requins, pour un autre documentaire. Mais… je vous entends déjà murmurer le pauvre… avec un soupçon de sarcasme non ?…

Alors projetons-nous quelques semaines en arrière : il plonge sur un site connu pour la fréquentation des requins (le fameux « Mur aux Requins ») et, malgré ses réticences, il est accompagné d’un assistant recruté localement qui est également moniteur et qui insiste pour faire du feeding, pratique couramment utilisée en Polynésie. Le feeding, pour ceux qui l’ignorent, c’est l’acte de fournir de la nourriture aux animaux, pour les attirer ; c’est fréquent avec les requins, les raies, et parfois les murènes. René sait qu’il a besoin de temps pour tourner une séquence, et le feeding a tendance à énerver très vite les animaux ; une fois que la ressource est épuisée (trop rapidement), les animaux fuient immédiatement pour chercher ailleurs ce qu’on ne leur donne plus ici.

Les premiers requins s’approchent et le moniteur sort des petits poissons morts de sa poche, pour en appâter davantage. Très vite, les requins deviennent plus nombreux et surtout s’excitent beaucoup trop. René qui a l’expérience de bien pire, voit les problèmes se profiler et effectue un repli stratégique contre le tombant qui se trouve à une vingtaine de mètres. Il fait signe à son moniteur qui ne comprend pas trop pourquoi l’homme d’images s’éloigne (mais cher monsieur, ces animaux n’ont plus un comportement naturel…).

Les requins s’esquivent assez rapidement et René filme quelques longues séquences le long du tombant pour faire un peu de serré : corail, gorgones, nudibranches, crevettes,… De fil en aiguille, il suit le cheminement d’un poisson-ange, puis d’une spectaculaire murène, et ceux-ci entrent dans une petite grotte ; René les suit et fait signe à son moniteur de rester à l’entrée de la grotte, il sait lui que trop de monde dans une grotte n’est pas une situation facilement gérable, d’autant qu’on risque de détruire la flore. Ce qu’il veut c’est un plan de l’entrée du moniteur dans la grotte, juste sur trois mètres, et en contre-champ. Il se positionne alors au fond de la grotte et attend. Le moniteur approche, René fait le point, resserre. Ce qu’il ne voit pas (et découvrira plus tard sur la cassette), c’est le geste furtif du moniteur qui sort de sa poche un petit morceau de poisson mort pour attirer à lui la grosse murène. Ce qu’il filme, c’est la murène qui se précipite vers le moniteur, puis qui s’éloigne brusquement : un poisson-écureuil vient de lui chiper sa proie, au ras des lèvres !… Furieuse, la murène s’excite en tous sens pour trouver un autre poisson à gober et René la filme jusqu’à ce qu’elle lui passe entre les jambes. Soudain, il se sent brutalement happé à la cheville !

Une secousse qui l’immobilise net, avec un début de douleur qui est plus une pression qu’autre chose. Immédiatement notre ami devine qu’il s’agit de la murène et ne bouge plus d’un cil… il attend le moment où elle doit ouvrir sa gueule, surprise par la texture du chausson néoprène. Oublié le film, il en oublie même d’arrêter la caméra… Il sait qu’il ne faut surtout pas chercher à se dégager en s’agitant : les dents puissantes et acérées arracheraient son membre et toute chirurgie réparatrice serait rendue impossible… Mais quand la mâchoire qui l’enserre le tire vers le bas de la grotte, l’inquiétude le saisit : hors de question de se laisser entraîner dans un endroit d’où il ne pourrait plus ressortir, il faut agir !

Dès qu’il sent de nouveau un mouvement de la bête qui le tient précieusement, il donne un vigoureux coup de pied vers le bas, pour déstabiliser l’animal. Et ça fonctionne ! Immédiatement la mâchoire desserre son emprise et lâche la cheville de notre ami. Il s’éloigne d’un bond, ressent alors une violente douleur à la cheville et sort aussi vite que possible de la grotte tout en voyant s’agiter sous lui cette énorme murène d’environ 2 mètres de long. Appelant d’un geste le moniteur qui n’a pas encore compris ce qui vient de se passer, il vérifie son manomètre et entame sa remontée vers la surface : il a 7 minutes de palier à faire. Quand il regarde son pied, il ne voit pas grand-chose si ce n’est un nuage d’une nuance verdâtre, signe d’une perte de sang importante…

Au palier, il se souvient de la présence des nombreux requins quelques minutes auparavant et se dit que le feeding pourrait maintenant s’avérer plus dangereux encore. Au bout de quatre minutes, il lutte déjà contre une légère nausée et une forte douleur : il se secoue pour repousser l’évanouissement qui le guette et scrute son manomètre en comptant les secondes. Lui qui d’habitude s’octroie toujours quelques minutes supplémentaires au palier (je le vois souvent dormir, et je vous le prouve avec la photo ci-dessous prise à la Dominique il y a 3 semaines), il n’attend cette fois que le feu vert de son ordinateur de plongée pour faire surface, en faisant constamment des rotations sur lui-même pour surveiller le grand bleu, dans l’attente de l’aileron menaçant. Le palier le plus long de toute sa vie…

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Lorsqu’enfin le chiffre s’efface, il remonte en surface et se fait aider pour la remontée sur le bateau. La douleur devient intense. C’est seulement lorsqu’on lui ôte son chausson néoprène qu’il prend la mesure des dégâts : c’est grave, il faut trouver un hôpital d’urgence.

Nous sommes un vendredi, sur Rangiroa. Le médecin sur place a les bons gestes pour désinfecter la plaie (rappel de vaccins à la clé) puis stopper l’hémorragie : 21 points de suture. René espère pouvoir poursuivre son tournage malgré la blessure et patiente 48 heures au sec. Mais le diagnostic est sévère : effritement du tibia, section de la veine saphène et du jambier antérieur (le nerf qui tient l’articulation du pied) et tendon d’Achille sectionné à 75 %… En vingt ans de carrière, il se résigne à abandonner un tournage pour la toute première fois. Un chirurgien l’opère à Tahiti après l’accident, et il se retrouve immobilisé pendant quinze jours à l’hôpital avant d’avoir l’autorisation de reprendre un vol vers la France : la pressurisation de la cabine de l’avion aurait pu sectionner de nouveau sa veine.

C’était mi-janvier. Je ne vous montrerai pas ici de photo de sa blessure, elle n’a rien d’esthétique et n’apporterait rien de plus à ce récit. Mais vous vous demandez certainement comment il a pu alors nous accompagner en tournage mi-mars ?…

René est rentré à Marseille le 7 février, il a ensuite consulté immédiatement d’autres spécialistes et obtenu d’autres examens plus approfondis (même s’il témoigne avoir été parfaitement soigné en Polynésie), puis il a entamé une rééducation dans un centre spécialisé pour les sportifs, situé à 2 heures de voiture de chez lui, un trajet qu’il effectue chaque jour (y compris cette semaine). La détermination aidant, il a décidé d’être suffisamment remis pour nous accompagner ; l’Homme lui accordant toute sa confiance, il fut seul à prendre sa décision. Il s’est fait faire une botte de marche, une sorte de jambière qu’il portait sur le terrain chaque fois qu’il restait au sec, et se déplaçait avec des béquilles. Pour les plongées, il s’est fait mouler une horthèse qui maintenait sa cheville en place et un fabricant a dessiné une paire de palmes spéciales afin de lui permettre de palmer pour assurer son travail (photos ci-dessous). Et il a investi dans un petit propulseur sous-marin qu’il fixait parfois sous sa bouteille quand nous savions que le courant serait important.

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Ci-dessous, une photo que je trouve amusante : lors d’une séquence pendant laquelle nous utilisions des scooters sous-marins dans le courant et pour laquelle René ne portait pas son propulseur, Jeremy Simonnot, son assistant, a soudain eu l’idée de le saisir entre ses jambes pour lui permettre d’avancer en douceur vers l’Homme que vous voyez au loin :

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Je vous rassure : René Heuzey va très bien, et il a déjà retrouvé 90 % de sa mobilité, ce qui est d’après ses médecins un exploit phénoménal en si peu de temps eu égard à la gravité de la morsure de cette murène.

Si je raconte, avec son autorisation, cet accident c’est pour mettre en garde les inconscients qui entrent avec frénésie dans les grottes sous-marines (j’en ai vu !), et ceux qui sont adeptes du feeding. Il n’y a rien de plus imprévisible qu’un animal sauvage. Et aussi souvent que vous ayez approché une murène auparavant (ou un requin, ou…), on ne peut jamais prévoir la réaction naturelle d’un animal.

Non, cadreur sous-marin ce n’est pas un métier facile, et je le dis à tous ceux qui pensent qu’une petite caméra vidéo ouvre la porte à bien des vocations : avant d’imaginer être un cadreur sous-marin, il faut d’abord être un plongeur d’exception. Pour savoir un jour faire face à ce genre de situation. Quelqu’un de moins expérimenté que René aurait souffert bien davantage de cet accident, et n’aurait sans doute pas agi avec autant de lucidité et de pragmatisme, malgré la réelle frayeur qu’il a ressentie ce jour-là.

Et je ne vous dis pas tout… si vous l’entendiez me raconter quelques-unes de ses mésaventures…

N'hésitez pas à commenter ou à poser des questions, j'y réponds volontiers :

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