Maroc, soin du corps au savon noir © Marie-Ange Ostré

C’était ma toute première fois au Maroc, et j’ai ouvert de grands yeux, j’ai humé partout, j’ai profité de chaque instant. J’ai goûté, testé, parlé, partagé. Appris beaucoup. Et la tradition aidant, ma curiosité faisant le reste, j’ai testé dès le second soir les soins du corps à la marocaine en choisissant un hammam suivi d’un gommage pour éliminer les cellules mortes. Rentrant tout juste des Maldives où j’avais cuit façon tournedos sur la plage au cours de quelques séances photos sous le soleil de l’océan indien, il me semblait judicieux de nettoyer tout cela pour faire peau neuve.

Après une longue balade de plusieurs heures dans les souks de la médina j’ai donc enfilé un peignoir en rentrant au riad Utopia dans lequel j’avais élu domicile pour quelques jours et j’ai retrouvé la jeune Roka, esthéticienne de métier, aux yeux cernés de khôl. Rondelette, souriante et discrète, elle m’entraîne immédiatement vers le hammam où elle me laisse macérer scrupuleusement entre quatre murs ocres. Dans la pénombre brumeuse je songe aux hammams que j’ai testé récemment en Californie, et aux Seychelles. Le hammam, j’aime : s’il faut accepter la chaleur excessive, il faut supporter aussi cette humidité étouffante que certains peuvent ne pas tolérer. Si le sauna me ramène inéluctablement à mes souvenirs de voyages en Scandinavie, le hammam est un plaisir de langueur auquel il faut s’adonner en toute quiétude. Lorsque je suis à point, Roka entre dans la petite pièce sans fenêtre, en short de cycliste et débardeur de sport. Elle saisit une pomme de douche, règle le jet et la température et m’inonde de la tête aux pieds. Phase 1.

Roka m’indique une serviette de bain étalée sur le lit de repos et me jette un laconique « enlève ça« . Le « ça », c’est le deux-pièces récemment acheté aux Seychelles. J’enlève le haut sans broncher, et je comprends illico que le bas doit rejoindre son homologue. Pudiques, s’abstenir !

J’ai alors droit à un lavage en règle, au gant éponge, avec du savon noir, pour amollir la peau dit-elle. Le savon noir ne sent pas excessivement bon, et le fait d’être lavée de la tête aux pieds est à la fois très agréable et un brin régressif (ça ne m’était pas arrivé depuis que ma mère m’avait fait comprendre que j’étais une « grande fille », je devais avoir quatre ou cinq ans). Après les premières secondes de pudeur européenne, je décide de laisser faire la jeune fille qui s’applique : elle commence par me frotter le visage, en petits cercles concentriques et en insistant sur les zones dites grasses. Consciencieusement, elle n’oublie ni les oreilles ni la nuque, et elle passe au shampoing avant de reprendre son gant éponge et le savon noir pour me savonner depuis les épaules jusqu’aux orteils…

Savon noir du Maroc sur le marché de MarrakechPâte cosmétique de gommage, le savon noir est un produit naturel végétal fabriqué à base d’huile d’olive, d’olives noires concassées et de potasse. Partie intégrante de la cosmétique orientale, et plus spécifiquement marocaine, le savon noir est utilisé pour nettoyer, purifier et adoucir la peau lors de séances en hammam ou à domicile. Doux et onctueux, il mousse très peu et n’irrite pas. Ambré, et sans additif de parfum, son odeur peut être légèrement dissuadante. Certains préféreront une version parfumée à l’eucalyptus, très douce.

Le temps d’enduire chaque millimètre carré de ma peau d’une mousse très légère, et Roka me rince au jet, de haut en bas. Je me fais l’effet d’une curiste. J’ignore si ma peau est ramollie, et donc prête au gommage, mais l’eau est très chaude et il est déjà temps de passer à la phase 2.

Je m’allonge sur le ventre sur le banc recouvert d’un drap de bain immaculé et Roka s’arme cette fois d’un gant de crin avant de s’attaquer à mes chevilles.

Gant de crin ou de fils barbelés ?!…

En posant la question j’apprends qu’il s’agit d’un gant kessa : fabriqué quelques siècles auparavant en poil de chèvre, il est confectionné de nos jours dans un textile rugueux et sert aux marocaines pour exfolier la peau après l’application du savon noir qui favorise l’ouverture des pores et l’élimination des impuretés. Mais pour l’heure Roka est concentrée sur mes pieds, et tandis que j’attendais un gommage granuleux à l’européenne (pourquoi ?!), je retiens grimaces et froncement de sourcils sous l’énergie dévastatrice de Roka qui frotte, s’éloigne puis revient sur chaque centimètre de peau !

De temps en temps j’entends un court « c’est bien, tu vas avoir la peau toute douce« . J’ai du mal à la croire tant j’ai le sentiment que j’en sortirai écarlate, façon homard. Mais je lui fais confiance puisqu’elle vient de me garantir que les Marocaines procèdent au nettoyage de leur peau chaque semaine. Et lorsqu’elle s’est assurée qu’il ne reste plus une seule parcelle de peau claire sur mes épaules, elle me demande de me retourner : je m’exécute, et elle se concentre de nouveau sur mes pieds avant de remonter par frictions renouvelées jusqu’à mon front !

Lorsqu’elle m’annonce : « voilà, ça va aller !« , elle est presque essoufflée sous l’intensité de l’effort qu’elle vient de fournir et je m’en voudrais presque. Ce n’est qu’en ouvrant les yeux que je serai convaincue du bien-fondé de son action énergique : je suis couverte de minces rouleaux de peau morte, de la tête aux pieds !… Devant mon expression dépitée, et presque honteuse, elle éclate de rire : « c’est normal, vous les Européennes vous utilisez des gommages avec des grains de noyaux de fruits, c’est bien mais le savon noir et le gant de kessa avec la chaleur du hammam, ça nettoie mieux« .

J’ai alors droit à une nouvelle douche au jet, à l’eau bien chaude. Avec la sensation d’avoir été brossée, frottée, étrillée, tel un serpent en fin de mue je regarde disparaître les peaux mortes en oubliant déjà la cuisante chaleur des frictions de Rocca avec son gant perfide. Une serviette enroulée autour du corps, et elle m’invite à m’installer sur la table de massage dans la pièce adjacente. Le temps pour elle de se sécher et de changer de tenue, et la voici de nouveau à mes côtés, souriante et pétillante. Elle allume quelques bougies, presse un doigt sur une radio cassette et enduit ses mains d’huile.

Pendant le quart d’heure qui suit, je me sens proche du nirvâna !

Consciencieusement Roka presse, masse, et rend toute sa vitalité à ma peau martyrisée mais dépourvue de toute impureté : l’huile d’argan pénètre, nourrit, adoucit depuis des siècles la peau des Marocaines. Je me sens enveloppée d’une voile de soie, et je renaîs entre les mains habiles de cette jeune esthéticienne qui chantonne de bon coeur sur les trémolos de… Julio Iglesias ! Croyez-le ou non, mais à cette minute j’ai compris pourquoi tant de femmes succombent encore au charme de la voix roucoulante de cet hidalgo d’un autre âge.

De retour dans ma chambre à la pénombre fraîche je m’allonge sur le lit et… je m’endors.

Je n’ai repris mes esprits qu’en entendant frapper à la porte, la jeune Marocaine m’apportait un thé à la menthe brûlant, accompagné de petites pâtisseries orientales. Monstrueuse tentation pour une gourmande qualifiée, j’ai donc succombé à cette invitation. Mais pour mieux en profiter j’ai rejoint la jeune femme et les propriétaires de ce riad de charme sur le toit terrasse pour profiter du coucher de soleil et apercevoir, au loin, les sommets de l’Atlas. Le lendemain Roka acceptait de livrer ses yeux de velours noir à l’objectif de mon appareil photo…

le khôl appliqué sur les yeux d'une Marocaine

(PS pour un message personnel : je souhaite un très joyeux anniversaire à une très jolie petite fille au nom d’île, qui me manque beaucoup…)

 

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