Indonésie, pêcheurs de crevettes dans le détroit de Makassar © Marie-Ange Ostré

Réveil à 04h45 du matin, il fait encore nuit. Nous sommes à Surabaya, au Sud de l’île de Java où nous avons passé la nuit après une journée de voyage depuis Maumere sur l’île de Flores, avec une escale à Bali pour récupérer notre matériel spéléo. Nos bagages ne sont jamais totalement défaits, la douche est expédiée en moins de 5 minutes, et nous filons vers l’aéroport pour rejoindre l’île de Bornéo.

L’enregistrement des 700kg de bagages nous prendra 1 heure 15 : un agent de sécurité avise le spray anti-poussière qui sert à nettoyer la caméra et s’en inquiète. Notre tournage doit durer encore une semaine, dans des conditions de vie éprouvantes notre réalisateur refuse de s’en défaire. Et il a raison. Il faudra force négociations et un enrobage scrupuleux dans du « gaffeur », ce scotch épais et opaque si utile sur le terrain, pour que la sécurité accepte que cette bombe d’air pulsé monte à bord… L’aéroport est bruyant, même à cette heure matinale, et petit à petit, nous échouons tous sur nos sacs de voyage devant le comptoir d’enregistrement… Nous décollons enfin vers Bornéo à 08h00 avec la compagnie Citylink. Bornéo !… Terre mythique des grands explorateurs, tant de légendes, tant de disparitions, de drames, et de dangers bien réels. L’un des derniers bastions préservés de l’humanité, mais pour combien de temps encore ?…

Pendant tout notre itinéraire nous avons jonglé avec les décalages horaires : l’Indonésie, comme l’Australie, connaît quatre fuseaux horaires différents ! Nous sommes constamment en train de retarder ou d’avancer nos montres. A tel point que pour le voyage de retour, nous avons bien failli rater notre vol depuis Singapour ! Entre Java et Bornéo nous avançons nos montres d’une heure. Ajoutez une heure dix de vol, et nous atterrissons enfin à Balikpapan, chef-lieu de Bornéo, à 10h10. Curieusement, pour la première fois depuis notre trek en Indonésie, on ne nous sert pas de snack en vol (aucun de nous ne s’en plaint !). J’en profite pour mettre mes notes au propre, puis aux abords de la grande terre je scrute l’épais tapis de végétation parfois percé de vastes trouées d’arbres abattus, ou laissant apparaître des rubans de rivières sable. Bornéo vue du ciel… sous un ciel plombé !

A l’aéroport, nous laissons six caisses inutiles pour le reste de notre tournage. Elles seront stockées pendant une semaine dans un local sécurisé et nous les retrouverons à notre retour. Nous avons moins de deux heures d’escale, pas le temps de faire un tour en ville, presque trop court pour un déjeuner digne de ce nom dans un restaurant élégant du premier étage de l’aéroport. Lassés par deux semaines de régime permanent « nasi goreng« , le plat national constitué de riz frit avec quelques légumes et de fines lamelles de poulet, nous nous jetons tous sur la thaï seafood du Blue Sky. Une soupe aux crevettes très épicée, parfaitement compatible avec la climatisation agressive de cet établissement, et servie comme tout le reste ici avec du riz blanc, le pain local. Pas le temps pour un dessert, nous courons prendre le vol suivant vers Berau, au Nord-Est. Le vol annoncé pour 13h décolle finalement à 13h30 et l’ATR 42/300 à hélices nous emporte de nouveau au-dessus du tapis vert et dans des perturbations de vent causées, nous dit-on, par la fumée qui s’élève au-dessus des brûlis qui dévastent Bornéo. Une brume épaisse couvre la canopée, même si le soleil reste timidement présent.

L’atterrissage est un peu rude : à 14h30 l’appareil rebondit un peu de travers sur la courte piste. J’apprendrais quelques années plus tard que l’Indonésie connaît un taux élevé de vols / atterrissages / décollages à difficulté, pour la grande majorité étouffé par un gouvernement peu désireux d’ébruiter ce handicap au tourisme de masse qui s’abat chaque année davantage sur Bali. Cette fois, plus de grande ville, nous entrons enfin dans le fantasme des explorateurs : un aéroport de poche, des bagages que l’on récupère en vrac sous la soute de l’avion, et… une énorme mouche morte, éclatée sous le panneau de bienvenue. Croyez-moi sur parole, elle a la taille d’un moineau parisien !!!

Bienvenue au Kalimantan, la région indonésienne de l’île de Bornéo, couvrant une surface vaste comme la France…

Un minibus nous emmène avec nos bagages vers la jetée du port de Berau, petite ville bâtie sur pilotis au-dessus des marais. Des habitations de bois pour la plupart, avec des pontons pour y accéder sans encombre les jours de pluie. Nous sommes en fin de saison sèche, la saison humide ne va pas tarder. Le minibus est un moyen de transport en commun dans toute l’Indonésie pour relier les villages entre eux. Conçus pour des morphologies indonésiennes nous sommes pourtant montés à plus de douze Français avec bagages à main dans l’un de ces véhicules de poche à Flores !

Pendant que nos bagages sont transférés sur le « speed boat » qui doit nous emmener vers l’île de Derawan au large de l’estuaire, nous achetons à l’épicerie locale les dernières bouteilles d’eau minérale et quelques sodas. La boutique de bois sent le poivre noir et la muscade, les épices sont suspendues à la fenêtre ; le poivre de Bornéo est l’un des plus réputés au monde. Il fait une chaleur infernale et l’hygrométrie est au maximum. Nous ruisselons tous et la fatigue se fait sentir.

Notre speed boat nous attend, aligné le long d’un quai bas. A 15h30 nous montons à bord (ou pour être exacte, nous descendons à bord…) de notre embarcation de bois bleu vif, aux sièges de cuir, des sièges de bus probablement reconvertis mais bien confortables. Le chauffeur âgé, charmant, s’exprime avec de rares mots d’anglais mais de nombreux sourires, comme tous ses compatriotes. Je le regarde manœuvrer son bateau, puis lancer le moteur sur la large rivière boueuse qui charrie des troncs et d’énormes branches d’arbres qu’il s’applique à éviter. Nous apprendrons plus tard qu’on ne navigue pas de nuit sur cette rivière.

Les berges de la Berau (qui a offert son nom à la bourgade) sont peuplées de cases sur pilotis et je me demande comment certaines tiennent encore debout tant leurs fondations semblent pencher vers l’eau… Au bout de trente minutes de trajet, et tandis que les premières gouttes de pluie s’abattent sur le pare-brise, la surface du fleuve ressemble à une croûte épaisse, fripée, dure comme du caramel pétrifié sur lequel le speed boat fonce en une glissade ininterrompue. La brume sur les frondaisons des berges dessine des reliefs en trois dimensions. Etrange ressemblance avec les berges des fleuves de Guyane.

Le contraste presque indécent entre les baraquements pauvres et une rutilante mosquée flambant neuve me fait sourciller. Quelques centaines de mètres plus loin, une plaie ouverte dans la forêt permet de tracter d’énormes troncs jusqu’au fleuve où ils attendent d’être embarqués. Et je repense à ce deuxième jour de tournage, à Jakarta, sur le port des bugis, ces navires marchands qui assurent le transport des bois précieux entre Bornéo et le reste de l’archipel…

La pluie m’oblige à fermer la fenêtre pour ne pas mouiller mon carnet de notes, notre première pluie depuis notre départ de Paris quinze jours plus tôt, autant dire un siècle tant nous avons vécu de moments intenses et disparates. Près de l’estuaire, de grands bouquets de feuilles de palmes se mêlent à la mangrove. Incongrue, la vision d’une pirogue qui nous croise avec à son bord le chauffeur qui s’abrite sous un parapluie vert anis…

Enfin au-delà de l’estuaire, nous entrons dans le détroit de Makassar qui sépare Bornéo de l’archipel de Sulawesi. Un détroit étrangement peuplé de ce qui pourrait ressembler à de grandes araignées d’eau douce, celles qui flottent en surface dans nos rivières et qui avancent par petits bonds successifs. En fait, ce sont des campements de pêcheurs sur pilotis. Une base suspendue par des bambous au-dessus de la surface, un filet, une tente succincte. Ils sont des centaines, peut-être des milliers à pêcher les crevettes dans ce détroit. Une vision quelque peu surréaliste, mais ce n’est pas la première fois en Indonésie.

Après une heure trente de traversée, le speed boat accoste enfin à une jetée de bois surplombant un lagon accueillant. Il est un peu plus de 17h00, et nous sommes exténués par cette longue journée de voyage qui suit deux semaines intenses. Nous venons d’arriver sur l’île de Derawan où nous passerons une nuit, peut-être deux. Tout dépendra du déroulement de notre tournage sur l’île de Kakaban demain. Il paraît que l’approche est difficile, qu’il faut mériter ce lac aux méduses… En attendant je m’émerveille de ce petit bungalow de bois sur pilotis que l’on nous attribue, un bungalow de prestige me dit-on. Ma première nuit sur pilotis !

Je sourirais moins une heure plus tard tandis que j’essaierai en vain de m’endormir malgré les coups de boutoir des vaguelettes contre les pilotis quand la pluie se déchaîne…

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