boulerecit.jpgSaint-Paul, côte Ouest de l’île de La Réunion, par une belle matinée de décembre. Qu’importe l’année, j’y ai vécu plusieurs décembre et tous les décembre se ressemblent sous le soleil de l’île intense… Il fait déjà 28° à 10:30, je suis au volant de ma voiture sur la côte du littoral, en roulant raisonnablement pour mieux profiter : j’adore ce tronçon de route entre Saint-Gilles où je vis et la petite ville de Saint-Paul, dernière halte possible avant de filer sur Saint-Denis, le chef-lieu du département.

Fruits confits de La Réunion

Sur ma gauche, l’océan indien vient lécher les roches de la pointe de l’Aigrette ; aujourd’hui il semble calme et un rien d’excitation m’invite à imaginer les requins sous l’eau outremer. Ici, à La Réunion, je n’en ai jamais vu, mais les histoires sont nombreuses sur les pêcheurs qui se font happer au coucher du soleil alors qu’ils tentent leur chance dans des eaux troubles, à l’embouchure des rivières, surtout dans le Nord-Est dit-on. On parle de requins taureaux ou bouledogue. Et ce ne sont pas que des histoires…

Toutes fenêtres ouvertes pour profiter de « la clim’ péi« , je dépasse Boucan-Canot, la petite station balnéaire annexe de Saint-Gilles les Bains, l’antre des « z’oreilles » (métropolitains installés) qui veulent voir et être vus. La plage que je fuis : le seul endroit de La Réunion où je n’ai jamais pu me poser seule sur mon paréo sans être importunée dans le quart d’heure qui suivait. Jeunes en maraude, play-boys d’un jour, faux surfeurs, vieux beaux à l’affût de chair fraîche, et l’odeur du zamal qui flotte comme une invitation à la débauche… Le zamal, vous savez, le nom créole de la petite faiblesse de Bob Marley (vénéré ici…).

L’avantage de Boucan-Canot ? Son lagon. Ici vous verrez sans danger poissons-papillons et poissons-chirurgiens dans moins de trois mètres d’eau, n’oubliez pas vos masque et tuba. La plage est belle, c’est un fait. J’ai vécu aussi ici, dans ces ensembles élégants un peu à l’arrière, ceux qui regorgent de locations saisonnières. Je descendais sur la plage chaque jour pour me promener, pour photographier. Mais jamais le week-end : c’est inabordable, envahi par tous les jeunes de l’île ! Sympa mais juste impossible.

Bientôt je dépasse le Cap La Houssaye, et comme tous les Réunionnais qui passent immanquablement par cette étroiture creusée sous la roche, je me demande si un jour la montagne ne me tombera pas sur la tête ! Les chutes de pierre sont fréquentes sur cette terre volcanique. Trente mètres, cinquante mètres d’obscurité puis de nouveau le soleil qui éblouit : me voici propulsée à l’entrée de la fameuse « grotte des premiers Français ». Ils sont supposés avoir abordé dans le coin en découvrant l’île pour la première fois et avoir vécu dans une grotte. Mais les Réunionnais murmurent aussi que ce n’est qu’un attrape-touristes, que rien ne prouve que les Français aient débarqué ici…

Quelques mètres plus loin je longe le cimetière marin, bien réel celui-ci. L’une des attractions principales sur l’île, si j’ose dire. Comme tout le monde j’ai un jour (euh… trois fois je crois) erré entre les tombes anciennes pour chercher les capitaines au long cours et dénicher celle du célèbre pirate La Buse. Même chose, on ne sait pas vraiment si sa dépouille réside vraiment ici, sous cette croix qui voudrait nous le laisser entendre… Mais c’est pittoresque et on a envie d’y croire, parce que la piraterie fait partie intégrante de l’histoire de l’île et que ça donne un parfum d’aventure supplémentaire à tous les postulants à l’immigration volontaire. Quelques rangées plus loin on peut se recueillir devant la tombe du poète Leconte de Lisle, né à Saint-Paul et décédé en 1894.

A l’entrée de Saint-Paul je bifurque tout de suite sur la gauche pour rejoindre le marché et je longe des jardins plantés de frangipaniers blancs ou roses. En ce vendredi matin j’ai tout de même du mal à trouver une place pour me garer : le marché de Saint-Paul est le plus réputé de l’île, on y vient pour acheter, pour se nourrir, et pour se distraire. Les mamies créoles se mêlent aux touristes en bermuda et coups de soleil ; les jeunes mères de familles se disputent les meilleurs fruits, les plus beaux légumes. Le tout dans une convivialité charmante et chantante, qui ne manque pas de sel.

Je ne viens pas forcément pour acheter, même si j’ai bien l’intention de me trouver quelques fruits de saison originaux auxquels je n’ai pas encore goûté. Même si je sais que je ne repartirai pas sans mon sachet de petites bricoles à grignoter. Je viens pour vivre le marché, pour sentir les parfums mêlés, pour observer les visages burinés, les regards qui se dérobent. Je viens pour La Réunion, pour ce concentré de vie locale qui accepte la présence de la première activité économique de l’île, le vacancier.

D’un côté, les chalands pour touristes : métropolitains, Malgaches, Comoriens, et d’autres venus d’ailleurs, tous vendent les nappes brodées en provenance du centre de l’île ou de Mayotte, les petits paniers tressés à Madagascar, les porte-clés, gadgets, « souvenirs » d’un voyage dans l’océan indien. Je m’attarde davantage devant les étals des producteurs locaux qui proposent rhums arrangés parfumés à l’orchidée, à la vanille bien sûr mais aussi au letchi (oui, ici il s’agit de letchi, et non pas litchi ou litchee, son nom latin : Nephelium litchi). Ailleurs, ce sont des bocaux de confitures aux saveurs exotiques : banane épaisse, mangue sucrée, coco sirupeuse, et… toujours le letchi délicat. Quelques bâtons de cannelle (venus de Mayotte), des gousses de vanille Bourbon, la meilleure après la Polynésienne dit-on (choisissez-la replète et dodue, elle sera meilleure). Et les fruits confits (photo en tête d’article), délicieuses friandises appréciées autant des adultes que des enfants, énormes bonbons de sucre, figeant gingembre, coco, ou combava, ce petit citron acidulé dont on gratte la peau au-dessus des salades, des poissons, des plats longuement mijotés.

Ici, sur La Réunion, le letchi se vend en bouquet : une branche peut contenir des dizaines de fruits. Viennent aussi les mangues, petites ou grosses, de diverses variétés. Un parfum lourd dans les jardins, une pulpe ferme ou juteuse, jaune pâle ou soleil, presque rouge. Ma préférée ? La petite mangue José, discrète mais savoureuse. C’est aussi le début de la saison des goyaviers (à ne pas confondre avec la goyave), petits fruits ronds qui ressemblent à de petites mirabelles cramoisies, une peau craquante, une chair acidulée. Délicieuse en mousse. A vous aussi les ananas (le tout petit ananas Victoria, le plus parfumé), les avocats, le cœur de bœuf (ou annone, importé de l’île Maurice toute proche), la carambole, les petites bananes, les fruits de la passion à choisir légèrement fripés… et bien sûr, la coco.

Du côté des légumes, c’est une explosion de santé : nulle part ailleurs vous ne trouverez une telle diversité. Légumes du potager classique en métropole, piments oiseau ou chevrette, gingembre rebondi, mais aussi margose à consommer en condiment (légèrement amer), chouchou (en gratin…), patate douce (en purée…), brèdes (à traiter comme des épinards), manioc, fruit de l’arbre à pain, etc…

Avant de repartir j’achèterai une barquette de légumes râpés pour préparer plus tard les fameux achards, marinade d’huile, de vinaigre et d’épices, à goûter en salade ou en condiments en accompagnement du cari boucané ou du rougail saucisses. Je m’arrêterai ensuite au stand sans doute le plus réputé du marché : une famille réunionnaise vend ici depuis « lontan » samoussas et bonbons piments. Mini poches de feuille de brick farcies d’un mélange de viande hâchée ou de légumes mêlés, je craque sur les samoussas de canard et ceux au fromage, et je ne résiste pas au bonbon piment lorsqu’il est bien relevé (purée de pois chiches compactes, en beignets). Pour le dessert, ou pour la gourmandise, il faut tester le samoussa vanille ou celui à l’ananas. Mais avant de partir, et pour le plaisir, parce que c’est une tradition ici et qu’on ne devient pas réunionnais (même d’adoption) si on n’en mange pas au moins une fois par semaine, en snack dans la journée ou pour l’apéritif, je croquerai en rejoignant ma voiture quelques bouchons au poulet et au combava, sorte de ravioli chinois, servi tiède, à tremper allègrement dans la sauce piquante à l’ail (ou au pire, dans de la sauce soja).

Le marché de Saint-Paul est un haut lieu de la vie locale sur La Réunion, et je m’y rendais fréquemment. Pour le plaisir d’un marché en bord de mer, pour les canons anciens défendant encore symboliquement la large baie de Saint-Paul, pour les sourires et l’accent chantant. En lisant hier soir le dernier numéro de Géo consacré à ce qui fut « mon île » pendant deux ans, je me suis offert un beau coup de blues. Je n’y suis pas retournée depuis quatre ans, quatre ans qui ont filé à la vitesse lumière, cette lumière si pure, si éclatante, qui fait qu’à La Réunion les lunettes de soleil ne sont plus des accessoires mais un indispensable.

Et vous, connaissez-vous La Réunion ? Ce département français d’outre-mer à l’opposé des Antilles ? Aimeriez-vous y aller ? Si vous cherchez une escale autant sportive qu’exotique, je ne saurais trop vous recommander de vous y intéresser de plus près. Même en deux ans sur place je n’en ai pas exploré tous les recoins, loin de là ! Et j’y retournerais avec la même gourmandise.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :