voyage désert Egypte avec BédouinsLes chiffres prétendent que 10 % de la population du Moyen-Orient serait bédouine. A l’extrême limite du Sahara égyptien, là où le sable se heurte aux eaux de la Mer Rouge, un vieux pêcheur bédouin m’a offert le thé à l’ombre de sa hutte…

Pêcheur bédouin d’Egypte

Je m’assoie sur le tapis qu’il vient de dérouler à même le sable, face à la mer. Devant lui, un fond de cuve métallique d’à peine quelques centimètres de haut sur lequel frémissent quelques braises qui couvent. Les gestes mille fois répétés sont lents mais empreints d’une grande aisance : un filet d’eau pour rincer le verre, un autre pour la fine casserole au fond de suie, quelques feuilles de thé broyé, une cuillerée de sucre sur un signe d’assentiment. En moins d’une minute, et dans le silence qui précède les conversations intimes, la boisson rituelle est infusée, offerte, goûtée.

Salah n’a pas d’âge et semble vivre seul même si je sais que les Bédouins d’Egypte ont le droit de se marier quatre fois en ayant toutefois l’obligation de subvenir aux besoins de ses femmes et enfants. D’abord retenus, ses yeux dorés peinent à croiser mon regard et il s’affaire à ranger les petits ustensiles qui ont servi à préparer la boisson préambule aux palabres. Puis il croise les bras sur ses genoux repliés sous son ample djellaba et commence à parler. Le rythme est fluide, posé, il laisse son cousin traduire ses propos en anglais et, courtois, m’accorde tacitement le droit de poser des questions avant d’ajouter des détails, des souvenirs, ultimes précisions d’une vie de pêcheur sur une mer capricieuse, parfois indomptable.

Salah a toujours été pêcheur dans cette fière et ancestrale tribu des bédouins Ababda. Comme son père. Et comme son grand-père avant lui.

Quand il était enfant, avant que les premières voitures ne descendent vers ce grand Sud, il accompagnait les hommes dans le désert vers les acacias épineux. Il a appris à les écorcer pour en retirer de larges bandes qu’il fallait battre inlassablement pour les assouplir, puis les mettre à sécher avant de les découper en de minces fils résistants. Ceux-ci étaient ensuite retenus par deux ou trois brins, puis passés dans une fileuse pour obtenir un fil de bois qui permettait de tresser des filets aux mailles étroites.

Les fruits évidés d’un autre arbre du désert se transformaient en flotteurs suspendus au filet. De la terre compactée et roulée en boules, percées de part en part avant d’être mises à sécher longuement sur le feu, constituaient des plombs efficaces.

Les bateaux ancrés à Qseir, à une centaine de kilomètres plus au Nord, prenaient la mer pour des campagnes qui pouvaient les mener jusqu’aux côtes du Yemen, de l’autre côté de la Mer Rouge, aux confins de l’Arabie Saoudite. Des campagnes qui pouvaient durer six mois parce qu’il était alors très périlleux de rentrer sain et sauf, avec la cargaison. Les filets de dix mètres de long étaient disposés en entonnoir au débouché d’un wadi, cette petite nasse naturelle qui se forme après les rares pluies qui dévalent alors d’hypothétiques lits de rivières asséchées. A marée basse, c’est un second filet placé au bout de l’entonnoir qui recueille les poissons piégés.

Les ouris, bateaux de pêche traditionnels constitués d’un tronc de bois évidé en provenance du Soudan et même parfois d’Inde, se remplissaient alors de poissons-perroquets, de vivaneaux, de fusiliers, de napoléons. Salah me précise qu’il évitait les vivaneaux et les napoléons à la chair trop grasse pour être conservée très longtemps. Les autres poissons, nettoyés, vidés, étaient (et sont encore) préparés crus et salés, pour la conservation.

« Un jour, me raconte Salah, nous revenions avec mon père d’une longue campagne en mer. A la hauteur de l’île de Wadi el Gemal, non loin d’ici, mon bateau était si lourd de poissons qu’un vent féroce l’a fait chavirer ! Nous avons perdu nos quatre mois de poisson salé, mais heureusement nous avons pu grimper à bord du second bateau qui nous accompagnait. Nous sommes rentrés en vie mais la perte de ce fasir était une grande catastrophe pour nous et notre famille… »

Son regard doré se fige un instant dans le visage de cuir tanné par les ans, poli par le vent. Ses lèvres se crispent au-dessus de sa barbiche couleur de cendres. Puis il reprend : « un jour j’ai vu un très gros requin, d’environ deux tonnes ! Son ventre était blanc et son dos noir ; mais il était sur la plage, mort. Nous ne l’avons pas mangé. »

Quand les premiers marchands sont arrivés dans le Sud, les filets d’acacia ont été remplacés par des filets en coton d’Egypte, l’un des plus réputés au monde. Puis la soie s’est substituée au coton, avant de céder aux attraits du nylon si peu cher que plus personne ne répare ses filets aujourd’hui…

De nos jours on pêche surtout à la ligne, en haute mer : la ligne est lestée par des pierres fixées à intervalles réguliers de telle façon que lorsque la ligne touche le fond, le pêcheur n’a plus qu’à remonter cette ligne par à coups secs qui font tomber les pierres… Et Salah précise avec un demi-sourire qu’il faut être costaud pour remonter la ligne avec les poissons piqués au bout des hameçons de métal.

Avant la mer était pleine de poissons, on pêchait plus facilement.

« Avant, on trouvait des langoustes partout, des grosses. Mais personne n’en mangeait ! On ne savait pas qu’on pouvait les manger. Maintenant c’est trop tard, on n’en trouve presque plus et elles sont devenues si chères qu’on ne les mange toujours pas, on les vend. On pêchait des coquillages aussi, mais plus aujourd’hui. Ou juste pour les manger, la chair des bénitiers par exemple. »

Salah sort encore tous les jours en mer, pour pêcher. Ils mangent les gros poissons et vendent les petits, plus nombreux, aux villages alentours, aux hôtels aussi.

Et saisissant la bouteille d’eau en plastique pour me préparer un second thé, il raconte que lorsqu’il était plus jeune il fallait faire vingt-cinq kilomètres dans le désert pour apporter de l’eau aux dromadaires quand sa tribu se déplaçait…

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