boulerecit.jpgRevenons en Indonésie, par une belle matinée de septembre alors que nous tournions le premier film de notre série Carnets d’Expédition. Je découvrais cet immense archipel avec des yeux d’enfant, absorbant tout ce que je voyais et entendais avec le bonheur des ignorants. Et je m’en délectais. Pourtant ce matin-là…

Photo rare du dragon de Komodo ou varan de Komodo

Nous devions absolument filmer des varans de Komodo dans l’eau : les varans sont dangereux, tout le monde le sait, mais l’Homme avait décidé depuis des mois qu’il voulait montrer des images des plus grands lézards du monde dans le milieu qui ne leur est pas le plus confortable, l’eau. Puisqu’ils ont très rarement été filmés dans l’eau et que personne ne savait décrire leur comportement en ces circonstances, nos plongeurs étaient concentrés sur leur préparation et Luc Marescot, notre réalisateur, avait mis au point la séquence avec Thierry Robinet, notre régisseur qui parle l’indonésien avec une facilité déconcertante (17 ans de vie à Bali doivent probablement aider…). Nos plongeurs patientaient dans une barque à moteur tandis que je m’éloignais dans une autre avec l’équipe terrestre.

A 6:30 du matin nous étions fins prêts dans cette barcasse qui, avec cinq personnes à bord, s’élevait à peine d’une vingtaine de centimètres au-dessus du niveau de l’eau. Et l’attente commence…

Tandis que je jouais avec les réglages de mon appareil photo, je réfléchissais à ce que l’un des guides du parc national m’avait appris la veille au soir : le varan de Komodo (varanus komodoensis) est endémique des îles regroupées sous le nom de Komodo, qui sont au nombre de trois : Komodo, Rinca (prononcez Rincha) et Gili Motang. Des fossiles de ce varan ont été retrouvés en Australie, et quelques spécimen isolés ont été repérés ces dernières années se baladant sur les côtes du nord de Flores, toute proche. Un recensement en 1990 dans le parc estimait que les dragons étaient au nombre de 3 336 dont une femelle pour trois mâles (pas de chance !). Le dragon de Komodo est donc une espèce en danger d’extinction et il est très protégé par les autorités indonésiennes.

Au bout d’une heure, un varan se jette à l’eau, attiré sans doute par la proie potentielle que constituent nos plongeurs : Luc braque sa caméra, René Heuzey s’enfonce sous la surface accompagné de son assistant, Gérald Rivière, et l’Homme, en masque et tuba, se place sur la trajectoire de l’animal pour permettre à René de filmer une référence humaine avec le dragon au premier plan. Un frisson d’excitation nous secoue tous, et l’adrénaline grimpe : il s’agit de ne pas se tromper ! La morsure d’un dragon est forcément mortelle : si on vous aide à vous échapper de la mâchoire puissante d’un varan, les cinq bactéries non identifiées contenues dans sa salive provoqueront forcément un empoisonnement du sang et une septicémie vous emportera sans tarder…

Mais j’ai assisté hier à un incident qui aurait pu mal tourner, et nous espérons tous que nos plongeurs ne prennent pas trop de risques. Les dragons sont dotés d’un féroce appétit et un mâle adulte de 2 mètres peut engloutir un daim ou un cochon sauvage de 40 ou 50 kg en guise de repas !

Nos hommes plongent sous la surface et la tête de l’Homme disparaît quelques minutes. Luc filme sans relâche, je zoome et je déclenche, Jean-Baptiste enregistre le moindre glouglou de surface avec sa perche son et nous essayons de ne pas faire un bruit. Quand soudain, le varan change de trajectoire ! Il décide sans doute qu’ils sont trop nombreux là-dessous et que leurs silhouettes ne ressemblent en rien à ce qu’il a l’habitude de chasser : il rebrousse chemin. Or, notre barque est située au beau milieu de sa trajectoire.

Nageur puissant mais visiblement peu à l’aise, il se dirige vigoureusement droit sur nous !

Luc filme avec délectation puisqu’il a cette fois l’animal de face et plein cadre ; quelques secondes plus tard il fait signe à notre skipper de nous éloigner pour laisser place libre à l’animal. Ce qui nécessite de démarrer le moteur, et le brave homme qui a compris que notre ingénieur du son a besoin du silence pour travailler n’ose pas lancer le démarreur tant que celui-ci ne lui a pas fait signe… Luc insiste « on bouge, on bouge… » tandis que le varan se tient désormais à moins d’un mètre de notre barque.

Et je ne sais pas pourquoi, mais le bestiau me fixe de ses yeux intelligents ! Et subitement je m’interroge : a-t-il déjà goûté de la blonde ?!… Aime-t-il changer d’herbage ?… N’a-t-il pas remarqué que je suis bardée de matériel peu digeste pour un estomac pourtant aussi résistant que le sien (on a retrouvé des sabots de daim dans l’un d’entre eux) ?!…

Je me tourne vers le skipper, l’interroge du regard, il ouvre de grands yeux un peu effrayés en direction de Jean-Baptiste qui ne bouge toujours pas, concentré sur le clapot de l’eau que font les grosses pattes du dragon en brassant énergiquement. Luc crie cette fois « on dégage !« , et il lève sa caméra, conscient du danger, pour se tourner vers le skipper !

A ce moment-là je baisse l’appareil photo, le dragon n’est plus qu’à vingt centimètres du bord de notre barque et comme il ne ralentit pas d’un pouce je sens, non, je sais qu’il va grimper dessus et je suis juste face à lui, toujours sous son regard scrutateur. Il me défie et là j’ai la frousse : d’un geste d’épaule je me défais de mon sac à dos (merci Cressi !) et je le place en hâte devant moi tel un bouclier de fortune, histoire d’éviter au moins le premier coup de patte ! Si je dois basculer à l’eau, qu’au moins il ne me saute pas au visage d’abord !!!…

Au même instant, et avec l’injonction de Luc, Jean-Baptiste lève enfin les yeux de sa mixette et de ses boutons, comprend la situation et se tourne comme nous vers le skipper qui, enfin, se sent autorisé à décoller ! Et c’est littéralement ce que nous avons fait… Dans une gerbe d’écume notre barque glisse dans un bel élan et une boucle élégante sous le nez du dragon sans doute dépité de n’avoir pas livré combat mais sûrement aussi soulagé de voir le chemin enfin dégagé pour rejoindre la terre ferme où il va pouvoir aller de nouveau s’affaler au soleil…

Les séquences étaient en boîte, comme on dit, même si nous avons patienté encore toute la matinée pour en accumuler d’autres. Mais comment dire ?… Allez, mon rythme cardiaque s’est quelque peu emballé pendant une demie minute !

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