boulerecit.jpgQuand je bavarde avec des ami(e)s, souvent ils ou elles s’étonnent de nos conditions de travail, parce qu’ils imaginent qu’à l’aune de ce qu’on laisse entendre dans les magazines, quand on « travaille à la télévision », on voyage forcément dans le luxe. S’il nous arrive parfois de faire halte dans un établissement de bon confort, la plupart du temps le thème de nos films (aventure) nous éloigne des conditions dignes de George Clooney ou Madonna. En relisant mon petit carnet à spirale ce soir, voici deux petits extraits que j’ai retrouvé en date du mois septembre 2006 : des conditions de vie moins glamour qu’on aimerait le croire… A vous de juger.

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15 septembre 2006

Réveil difficile à bord du Bidadari : le corps proteste au sixième jour du tournage. Ce matin mes yeux refusent de s’ouvrir, mes cils sont littéralement collés par une violente infection et je suis obligée de faire appel à l’Homme qui me rince les yeux avec une solution de Dacryl dénichée dans la trousse à pharmacie de René (et je garde en mémoire qu’il faut que j’en mette dans la nôtre dès le prochain tournage). Lorsque je réussis enfin à me regarder dans le miroir de la mini salle de bains attenante à nos cabines, je constate que le blanc de mes yeux a viré à l’écarlate : ce matin, c’est tendance lapin russe ! Mes yeux brûlent et je distingue à peine les deux petites saucisses et la tranche de lard grillé posés sur le toast chaud qui m’est présenté par notre serveur attentif et sans doute interloqué par mon aspect peu orthodoxe ; pour limiter l’agression des rayons du soleil dans la petite salle à manger sur le pont, je porte mes lunettes de soleil sous le regard compatissant de mes collègues. Un thé bien sucré pour booster l’énergie et nous voici déjà sur le pied de guerre… ce matin, plongée sur le site de Cannibal Rock (racontée ici), et quelque soit l’état des yeux je ne manquerais ça pour rien au monde.

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Ce soir nous sommes à quai au port de Labuhan Bajo dans le parc national de Komodo, le muezzin lance sa mélopée lancinante tandis que le soleil couchant couvre d’un voile de cuir tanné les montagnes de Komodo à l’horizon. Dans la baie le Bidadari (photo ci-dessus) que nous venons de quitter exhibe l’élégance exotique du teck réchauffé par l’or de ses lanternes. La proue pointée vers l’Ouest, il s’apprête à reprendre la mer, vers d’autres histoires. L’équipage dîne à l’arrière, adorables Indonésiens qui se mettent en quatre juste pour vous être agréable. Demandez, ils trouveront. Suggérez, vous aurez. Et de ce fait, vos remerciements n’en sont que plus sincères…

Saurais-je décrire le sourire si pur de ce peuple qui vous remercie de les prendre en photo ?… Du capitaine de navire au plus démuni des Bajo, tous offrent le même regard illuminé de spontanéité. Incroyable Indonésie…

Ce soir nous avons changé de bateau, nous avons embarqué sur le Cahaya Mandiri, embarcation au confort plus spartiate mais qui doit nous emmener vers l’île de Lomblen, de l’autre côté de Flores, en direction du Timor. Nous allons passer cinq jours à bord. Et cinq nuits. Sur le pont, à la belle étoile.

(…)

20 septembre 2006 :

15:00, nous venons enfin de quitter le Cahaya Mandiri avec une nuit d’avance !… J’étais presque prête à donner beaucoup pour pouvoir dormir sans que la houle ne me secoue encore toute une nuit !… Thierry, notre régisseur, devait être dans les mêmes dispositions que moi puisque ce midi il nous a fait la surprise de nous annoncer qu’il venait de dénicher une pension de famille pour nous héberger ce soir au village. Et nous sommes tous ravis de mettre pied à terre, même s’il en a profité dans le même temps pour nous annoncer que demain matin, ce serait réveil à 04:15 du matin !

Ce bateau avait une belle (énième) couche de peinture blanche sur une structure de bois bien délabrée, vermoulue par endroits. Côté sanitaires : un espace clos par une porte coulissante (sans verrou) à l’arrière du bateau pour abriter un siège wc haut de vingt centimètres, une pomme de douche le surplombant (la chasse d’eau ?!… non, au sens littéral « chassez ce que vous venez de déposer » avec la louche en bois qui sert à puiser dans le seau d’eau de mer renouvelé régulièrement par l’équipage). La technique la plus pratique pour rester le moins de temps possible dans cette boîte confinée ? Trônez et douchez-vous en même temps ! Une cuve de 400 litres d’eau douce est arrimée à l’arrière et ce n’est pas le débit timide du pommeau de douche qui la videra ! Et ne soyez pas trop regardant sur le sol (un truc de pro : emportez toujours des tongs, partout où vous allez : c’est waterproof et c’est un isolant tout terrain !)… Mais au moins peut-on s’asperger une fois par jour en toute intimité par cette chaleur démente.

Côté cuisine, un espace plus aéré, près des toilettes / douche, permet au cuistot de préparer le poisson du jour accompagné d’une fricassée de légumes sautés et de riz en alternance avec du mi-goreng (nouilles et poulet, un repas sur deux). En dessert, de petites bananes ou des fruits frais coupés en morceaux. Une après-midi nous avons même eu droit à des beignets de bananes tout chauds. Au petit déjeuner nous étions gâtés : omelette, pancakes, fruits coupés, pain perdu à la française et toasts de pain de mie légèrement grillés à la poêle. Ajoutez un plat de légumes (brèdes sautées, poignée de soja, ail, poivre, citron, sauce soja). Très sain et délicieux.

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Au dixième jour du tournage nous sommes presque tous à plat. Le réalisateur, lui-même normalement infatigable, fonctionne aux antibiotiques depuis ce matin. Notre régisseur accuse la fatigue, pourtant balinais depuis dix-sept ans et avec trente ans de vie en Asie du Sud-Est. Mes yeux ne brûlent plus et je devrais pouvoir remettre mes lentilles de contact demain matin. Mais mes sinus sont toujours encombrés (pas de plongée !) et ce matin je toussais encore façon bronchite. L’Homme, robuste, résiste mieux, même s’il est éreinté par trop de plateaux et d’improvisations, des efforts physiques soutenus et les conditions de vie spartiates sur ce bateau.

Sans parler des conditions de sécurité : une barque en plastique pour six personnes en cas de naufrage (sans bagage !) et pas de gilets de sauvetage à bord ! Notez que notre équipe compte neuf personnes et que nous avons quatre hommes d’équipage à bord…

Mais après dix jours en mer notre virée en bateau se termine (enfin) et ce soir nous dormirons dans la seule pension de famille de Lamalera. Un sol carrelé de vert émeraude veiné d’or, et cinq chambres à deux lits individuels avec moustiquaires. Les plafonds sont couverts de dalles cartonnées, moisies et disjointes. Le lit est de bois, façon baldaquin, le matelas est mince. Mais comparativement aux cinq dernières nuits en mer sur nos nattes de raphia et matelas de chaises longues sur le pont du bateau, en plein air, cette nuit en chambre à l’abri des courants d’air frisquets sera un véritable délice.

La salle de bains est luxueuse : quatre murs en béton dans l’arrière-cour avec porte et verrou, sans plafond, qui permet de se rafraîchir (et de se soulager) en écoutant bavarder les femmes tout en humant les fumets du civet de dauphin qu’elles nous préparent à moins de deux mètres de là. Un grand bac de ciment peint contient suffisamment d’eau douce pour s’y plonger mais en apercevant la grosse louche de plastique je comprends qu’il n’est pas question que j’y trempe le moindre orteil et je peux oublier le shampoing que mes cheveux réclament : je dois me doucher en m’aspergeant d’eau à la louche et mes collègues aux cheveux courts auront plus de chance que moi ce soir… Cette eau est-elle saine, si ce n’est potable ?… Aucune idée. Pour les toilettes, la chasse d’eau est la même qu’à bord. En Indonésie en trois semaines j’ai vite attrapé le coup de main du jeté de louche !

Ce soir on m’a proposé un massage, une demie heure pour… 10 000 roupies. Moins de 0,80 € (à Bali dans quinze jours le tarif passera à… 10€ l’heure et dans un hôtel de Bornéo ce sera 17 €).

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Une fois douchée et habillée de frais je pars le nez au vent dans le village, à la recherche de la masseuse. Une soixantaine d’années, un grand sourire à l’indonésienne et pour une fois – et contrairement à la plupart de ses congénères dans ce village reculé – elle est plutôt grassouillette. Elle me fait comprendre qu’elle doit d’abord prendre sa douche avant de venir me rejoindre à la pension et je regagne mes pénates tranquillement en photographiant les enfants sur la plage, profitant du fait que mes collègues filment en ce moment même le Conseil des Hommes au village, interdit aux femmes. J’ai d’abord ronchonné intérieurement (quoi ? je ne peux pas travailler ?!), mais finalement ce petit moment de détente où je peux profiter d’une liberté impromptue, et seule, ne me déplait pas ! Dans l’unique « rue » du village, toutes les femmes croisées depuis trois jours me saluent d’un grand « hello Maria ! » ; l’impression de m’être fait des amies ici, j’en aurais presque les larmes aux yeux de reconnaissance.

En rentrant à la pension je cherche ma multiprise et je squatte la seule prise électrique disponible dans ma chambre. En croisant les doigts pour qu’elle fonctionne correctement, je recharge toutes les batteries de mes appareils. Le générateur du village se mettra en route à 18:00, jusqu’à 05:00 du matin.

Vêtue d’un sarong propre et coloré, recoiffée soigneusement, la masseuse entre dans ma chambre en compagnie de Roosana, notre guide locale qui, sans avoir demandé mon avis, s’installe sur une chaise pour converser tranquillement. Je suis en petite tenue en compagnie de deux femmes qui s’occupent de moi sans m’adresser pour autant la parole, et ça a quelque chose de réconfortant. L’occasion de faire le point sur le travail du jour puis de me vider un peu l’esprit. Mais rien à voir avec les massages pratiqués dans les spas des hôtels de luxe que j’ai fréquenté.

Les doigts noueux s’attaquent tranquillement et sans complaisance aux nerfs et aux muscles endoloris. Elle commence par ma colonne vertébrale puis enfonce le bout de ses doigts durs sur chacun des muscles de mon corps, de la nuque aux talons. Elle murmure de temps en temps, s’adressant à Roosana qui répond à mi-voix, respectant tacitement le repos que je prends, les yeux clos tout en restant à l’écoute des sons environnants. Rires d’enfants dans la rue, cuisinière qui s’active à côté, chant de l’oiseau jaune que j’ai aperçu tout à l’heure dans le frangipanier à l’extérieur,…

Assise sur le lit à mes côtés, elle s’acharne sur mes mollets et procède à ce que nous appelons en France un draînage lymphatique, presque douloureux. Elle masse mes pieds, en insistant sur les talons et les côtés puis termine en s’attardant sur les vertèbres qui relient mon dos à mon bassin. Trente minutes qui ne sont pas vraiment de l’extase mais trente minutes de détente tout de même, et rien que pour moi, en compagnie de deux Indonésiennes charmantes et souriantes !

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Mes collègues s’apprêtent à passer à table lorsque je les rejoins et Thierry nous explique que ce légume que nous prenons pour de la courgette est en fait le nabusian, apparenté.

Des nouilles flottant dans un bouillon clair agrémentent le riz blanc qui sert de pain et le dauphin coupé en cubes, frit dans de l’ail, du tamarin et cuit quelques minutes ne me convainc pas. Je le trouve spongieux, presque caoutchouteux. Je suis déçue. Les autres membres de l’équipe y vont de leurs comparaisons respectives dignes d’une mi-temps de tournage où chacun se lâche un peu pour libérer la pression…

Mais à 20:00 nous sommes tous dans nos lits, trop heureux de pouvoir dormir sur une couche stable, même raide comme la justice, et chacun sous sa moustiquaire. Je ne vais me réveiller qu’une seule fois au court de cette nuit-là ; une excellente nuit donc !

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Voilà !

En relisant mes notes ce soir, j’ai retrouvé les mêmes sensations que j’ai vécues sur le terrain. Et j’avais envie de partager avec vous ces quelques moments de détente après des journées harassantes…

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