Aappilattoq, un dîner au Groenland

Cuisine du GroenlandLe groenlandais est l’une des langues les plus hermétiques qu’il m’ait été donné d’entendre (excepté la langue des clics utilisée par la tribu des San, en Namibie). Ayant étudié trois langues vivantes et le latin, mon oreille est particulièrement sensibilisée aux exercices linguistiques et je suis toujours désireuse de comprendre mes interlocuteurs pour pouvoir échanger directement avec eux, ne serait-ce que pour les quelques mots de base. Et quand Bente Petersen nous offrît de dîner avec sa famille ce soir-là, je ne retins qu’un mot : arfeq = baleine !

Groenland village Aappilattoq


Laissez-moi vous emmener loin, très loin des plages ensoleillées des îles tropicales. Accompagnez-moi pour quelques minutes sur d’autres rives, glacées, d’un univers où la lumière est pure, où les enfants vous font fête, où la vie chaque jour doit se mériter : dans l’Ouest du Groenland.

Le village d\'Aappilatoq, Ouest du Groenland

La superficie du Groenland, la plus grande île du monde, couvre cinq fois celle de la France et nous avons ancré la veille dans un village situé sur la côte Ouest, en mer de Baffin. Levée avant que le soleil ne rase les flots je sais en sortant sur le pont du bateau que je vais avoir froid ; la surface de la mer dans le petit port d’Aappilattoq est ridée par un vent frais qui véhicule des nuages de plomb frôlant les sommets environnants mais les Inuits qui se déplacent à pas comptés sur les chemins de boue glacée d’une fin d’été portent des tenues intégrales qui incluent chapeaux à oreillettes et gants fourrés.

Je vais effectivement avoir très froid ce jour-là, et je vais supporter sans broncher l’embarras d’une tenue qui ne facilite pas le travail d’un photographe : pendant que l’équipe filme pendant deux bonnes heures la relève des filets de pêche au flétan sur une barque exposée à tous les vents, je peine à garder mon appareil à l’abri des embruns sous mon manteau tout en assurant les prises de vue avec des réglages à effectuer avec les gants, sans les gants, avec les gants, sans les…

En moins de deux minutes mes doigts sont rouges, et je dois les glisser bien vite au chaud pour retrouver l’usage de mes mains avant le prochain flétan. La buée s’installe sur la lentille de mon objectif et je dois patienter une minute ou deux à chaque fois pour qu’elle disparaisse avant que je ne puisse travailler. Nous sommes engoncés dans nos manteaux, le nez enfoui dans les cols montants, tête et oreilles couvertes. Nous ne sommes plus que deux yeux larmoyants dans le vent coupant comme autant de lames glacées soufflées par un générateur surpuissant. Nous sommes au Nord-Ouest du Groenland, et on nous annonce la première tempête de l’hiver.

Pourtant, imperturbable, notre pêcheur remonte sa ligne et décroche les poissons plats qui finiront peut-être un jour dans vos assiettes. Brun et visqueux, le flétan ressemble à une vilaine sole, avec quelques dents en plus ! Rien de sympathique sauf le profit qu’en tirent nos amis Groenlandais dont c’est l’une des rares ressources. Bente explique que la ligne peut faire entre cinq cent et mille mètres de long, avec parfois cinq cent hameçons. La pêche s’étend de janvier à septembre, rarement au-delà puisque les conditions météo deviennent vite infernales et qu’aucun bateau ne peut plus accéder à ces côtes situées trop au Nord.

Bente Petersen pêcheur du Groenland

Plus tard dans la journée nous partirons avec lui à la chasse au phoque, l’autre ressource vitale des Groenlandais. Ici, pas de commerce de peau. Chaque phoque est dépecé par le chasseur, et la peau est traitée par l’un des membres de la famille qui l’utilisera pour en faire un vêtement, des gants ou des chaussons pour un enfant. Source de protéines, le phoque tout entier est consommé par la famille, tout au long de l’hiver. Parfois c’est un morse qui est abattu, et son crâne et ses défenses feront la fierté de Bente.

En fin de journée Bente est fier de nous faire visiter son village.  A peine sommes-nous descendus à terre qu’une quinzaine d’enfants nous entourent avec des mines réjouies, des joues roses et des yeux sombre comme des billes d’onyx. Les enfants nous pressent, s’exclament, rient, et je ne sais plus où donner de l’objectif ! Ils sont à la fois curieux et respectueux, friands de ces visiteurs qui ne parlent pas la même langue ; les filles sont attirées par mon rouge à lèvres, les garçons plus intéressés par l’écran de mon appareil photo.

J’ai une heure de libre devant moi et je pars en reconnaissance sur l’unique chemin qui traverse le village de part en part comme une cicatrice menant d’une maison à l’autre. Le sol est détrempé, comme partout au Groenland, la terre dégelée pendant quelques mois n’ayant jamais le temps de sécher tout à fait. L’humidité est partout, quelques flaques de neige glacées sont le piège des imprudents et un adolescent me retient par la manche lorsque je veux m’éloigner pour cadrer plus large : trois chiens de traineaux m’observent à quelques pas de là, aux aguets, le poil déjà hérissé. Je remercie mon jeune ami d’un sourire confus, on m’avait pourtant dit de faire attention aux chiens, la première source d’hospitalisation au Groenland…

Plus loin ce sont des flétans et quelques morues séchant dans l’air vif qui retiennent mon attention. Les effluves entêtantes n’importunent personne, les enfants se contentant de sautiller autour de moi tandis que je m’affaire à quelques réglages supplémentaires : le soleil se couche déjà à l’horizon et les pêcheurs amarrent leurs bateaux flanc à flanc.

Aappilatoq maison du Groenland

Sous le regard d’un enfant à sa fenêtre je grimpe jusqu’à la chapelle du village, modeste maison de bois rouge avec une pièce unique. D’ici on surplombe tout le village et j’aperçois le cimetière et ses frêles croix de guingois, preuve que le gel déstabilise même les plus statiques.  Un traîneau abandonné jusqu’à demain, des pinces qui dansent sur une corde à linge, des raquettes prêtes à l’emploi. Chaque maison rassemble autour d’elle des traces de vie quotidienne. Ici pas de jardin et aucune clôture : la terre est roc ou boue, oscillant entre le gel et le dégel toute l’année ; on ne peut rien cultiver.

En redescendant vers la maison que Bente m’avait désignée d’un large geste, je songe que mes hôtes groenlandais ne peuvent consommer des fruits et légumes frais que rarement dans l’année, et à prix d’or. Ici, avec l’aide du gouvernement danois (propriétaire de la province groenlandaise), les Inuits se sont progressivement équipés de vastes congélateurs pour pouvoir se nourrir toute l’année, et pour contrôler la chasse. Huit ou neuf mois sur dix aucun bateau d’approvisionnement ne peut accéder à ces villages reculés au fond de la mer de Baffin et les Groenlandais doivent alors se contenter de ce qu’ils ont stocké. Les fruits et légumes sont achetés congelés, et la viande qu’on nous propose ce soir a été chassée il y a plusieurs mois. Au menu du jour, du steak de baleine.

Peau d\'ours polaire au Groenland

Avant d’entrer dans la maison de Bente je reste quelques secondes à caresser la peau de l’ours polaire qui sèche sur une corde depuis plusieurs semaines. Un poil long, doux et rêche à la fois, des griffes acérées presque aussi longues que mon petit doigt. L’animal a été abattu par Bente et son fils aîné, ce sera le seul de l’année puisqu’il faut une licence spéciale pour avoir le droit de chasser l’ours polaire : un seul ours par famille, et par an. Lorsque j’ai demandé à Bente plus tôt dans la journée pourquoi on voyait autant de peaux d’ours séchant partout dans tous les villages du Groenland il a haussé les épaules et a répondu : « parce qu’il y a beaucoup d’ours au Groenland !« . Je ne suis pas spécialiste, je n’entrerais certainement pas dans une polémique avec mon hôte. Et je pars du principe qu’il en sait plus long que moi sur le sujet.

En entrant chez Bente je suis tout de suite happée par un délicieux parfum de viande grillée. Sa femme m’accueille gentiment dans le sas de l’entrée tandis que je laisse mes chaussures dans l’entrée et je lui offre quelques bougies pour l’hiver à venir. C’est un cadeau plus symbolique qu’utile. Ici les générateurs fonctionnent suffisamment pour permettre aux Inuits de regarder la télévision toute l’année et c’est une chaine danoise qui propose ce soir l’émission qui fait rire les enfants et le cousin de Bente.

J’ai à peine le temps de m’asseoir qu’on me glisse une paire de gants entre les mains : des gants en peau d’ours blanc, des gants légers qui engloutissent mes mains comme le feraient des gants de boxe ! Je joue avec la douceur et la souplesse de ces gants jusqu’à ce que Bente ne m’invite à le suivre dans la cuisine. Je voulais savoir comment on cuisine de la baleine et il est très fier de m’expliquer qu’il a été cuisinier pendant quelques années sur des cargos naviguant dans le monde entier, jusqu’à ce que sa femme ne le rappelle à l’ordre pour qu’il rentre au Groenland. Quand ils reçoivent, c’est Bente qui se met aux fourneaux, et sa femme sourit.

La baleine a été chassée quelques mois auparavant ; les baleines se font rares et j’apprends qu’il a fallu quinze barques de pêcheurs pour ramener celle-ci sur la côte. L’année dernière ils n’en ont pêché aucune, même si cette chasse est également réglementée (une par an, maximum). Une baleine fournit de la viande à tout le village, et chacun garde au congélateur les meilleurs morceaux qui sont offerts aux rares visiteurs, à la famille quand elle se déplace.

Tandis que je bavarde avec Bente qui manie l’anglais comme son couteau de cuisine je le regarde jeter les épais morceaux de cette viande rouge dans une poêle chauffée à blanc, dans un fond de graisse qui n’est pas du beurre.  Il a dûment enduit les deux faces de poivre en grains concassés, et il surveille la cuisson des légumes blanchis. Il traduit quelques-unes de mes réponses à son épouse qui prépare le dessert de son côté ; cette femme aux cheveux d’obsidienne est curieuse de mes réactions quand elle me fait goûter quelques myrtilles tout juste décongelées. Je lui raconte qu’en Norvège j’en ai cueilli d’aussi grosses que des griottes au printemps, et elle a du mal à le croire…

Les hommes sont assis au salon et bavardent à bâtons rompus, chacun cherchant à découvrir un petit bout du monde de l’autre. Français et Groenlandais rivalisent de trophées et je souris, un mâle reste un mâle, quelque soit sa nationalité…

Je regarde alors d’un peu plus près les photos de famille exposées sur les murs, racontant le dernier rassemblement familial, la dernière fête nationale : des femmes habillées en costume traditionnel rappellent l’appartenance des Groenlandais à l’immense famille des Inuits venus d’Alaska quelques siècles auparavant, par la route du Nord, avant de se heurter aux Vikings envahisseurs, plus au Sud.

Ici et là ce sont des photos plus anciennes qui me rappellent celles que mon grand-père navigateur avait conservées dans une étroite boîte en fer qu’il cachait dans son bureau. Des tresses de chaque côté des visages fendus d’un large sourire, des yeux réduits à l’état de fentes étroites sous l’éclat du soleil sur la glace immaculée, des pantalons de fourrure animale,… les photos sépia me transportent au temps des premiers photographes, des premiers documentaires sur les Inuits et leurs igloos.

On ne vit plus comme cela au Groenland. Si on chasse toujours le phoque, le narval, la baleine et l’ours polaire pour nourrir sa famille comme d’autre chassent le lièvre et le sanglier en saison dans d’autres contrées, aujourd’hui les maisons bien que petites offrent tout le confort « moderne » et on ne peut que s’en réjouir pour ces populations confrontées chaque jour au plus imposant des éléments : mère Nature et son climat.

Le steak se révèle fondant à souhait et je hisse la baleine au panthéon des viandes rouges, en tête de mes préférences. Au dessert composé d’une crème lactée extrêmement sucrée et agrémentée des myrtilles aigrelettes je reçois aussi un cadeau émouvant de la part de notre hôtesse : une broderie de perles de verre colorées représentant une femme Inuit en costume traditionnel. Cette offrande prend plus de valeur encore lorsque Bente me précise qu’il s’agit de la dernière création de sa femme puisque, sa vue s’affaiblissant, elle ne peut plus en faire.

Village d\'Aappilatoq, crépuscule au Groenland

En reprenant le chemin vers le bateau qui nous ramènera dans deux jours vers l’Europe je respire à pleins poumons l’air vif qui nous a harcelé toute la journée. Vers 21:30, et alors que l’obscurité peine à s’installer au-dessus des montagnes je profite avec avidité de ce paysage tellement serein. De la lumière filtre aux fenêtres de toutes les maisons du village, comme autant de lucioles confirmant la vie dans une contrée aussi hostile qu’inhospitalière, une vie qui s’accroche au flanc des montagnes couronnées de nuages bas, au bord des rives de la mer de Baffin souvent balayées par de mini tsunamis lorsqu’un immense iceberg se brise au large.

On ne revient pas indemne d’un voyage au Groenland, et nombreux sont ceux qui y retournent, encore et encore. Le Groenland vous met à genoux quand vous oubliez l’humilité. Le Groenland reprend tout ce qu’il donne. Difficile de traduire en mots des émotions qui ne sont souvent liées qu’aux paysages, à la glace et au danger toujours présent…

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