boulerecit.jpgJe vais vous conter ce matin une expérience originale que j’ai vécu récemment dans le Pacifique. L’Homme et Patrick Luzeux, notre réalisateur, s’étaient rencontrés pour la première fois en Nouvelle-Calédonie, lors du tournage de deux épisodes de la série Carnets de Plongée, en mai 2005. Ils n’avaient pas imaginé, alors, qu’un jour ils seraient de nouveau conviés à la cérémonie du kava, non loin de là, lors d’un autre tournage.

Plage de Sandy Beach, île Foa, archipel des TongaQuand je dis non loin de là, comptez… cinq heures d’avion tout de même. En juin 2007 nous étions donc sur l’île de Foa dans l’archipel des Ha’Apai, aux Tonga, et en moins de deux jours un groupe d’hommes avec lequel Patrick avait sympathisé lui proposait de participer à l’une de leurs coutumes. Trop heureux, Patrick accepta avec empressement et fila chercher l’équipe. Toute l’équipe. Moi y compris…

Or…

 

Traditionnellement, et ce que Patrick ignorait, la cérémonie du kava est réservée aux hommes. Enfin, cela dépend des îles : aux Fidji, juste à côté, les femmes ne boivent pas de kava par contre aux Tonga les femmes le consomment de leur côté, et les hommes se réunissent entre eux. Quand je suis arrivée, avec mes cheveux longs et ma curiosité discrète, ils m’ont dévisagée gentiment. Puis ils ont expliqué à l’Homme que « la femme peut rester mais à condition qu’elle nous serve » !

Certaines d’entre vous ont peut-être bondi à cette lecture, et j’avoue avoir eu de mon côté une fraction de seconde d’hésitation. Mais quand vous comprenez qu’on vous laisse exceptionnellement le droit d’assister à une soirée traditionnellement uniquement masculine, vous ne rechignez pas. J’ai donc eu un gentil sourire, j’ai volé trois photos rapidement puis me suis installée à l’endroit désigné, devant une énorme bassine d’un liquide couleur café au lait, face à une assemblée de messieurs attendant avec impatience les premières coupelles…

Le kava (ou kawa dans certaines îles) est consommé dans tout le Pacifique, d’Hawaï jusqu’au Vanuatu, en passant donc par la Nouvelle-Calédonie et les Samoa. Plante originaire du Pacifique, apparentée au poivre (Piper methysticum), le kava offre des vertus thérapeutiques grâce à son rhizome (grosse racine qui peut atteindre les 10 kg). Celui-ci est mis à sécher, broyé finement, puis dilué dans de l’eau pour en faire une tisane très prisée pour ses qualités apaisantes. Utilisée en pharmacopée traditionnelle, on prétend qu’elle est anesthésiante tout en étant énergisante. Elle a aussi la réputation d’être un anti-dépresseur et d’avoir quelque pouvoir euphorisant. Ne filez pas en Nouvelle-Calédonie (seul endroit français où elle est autorisée à la vente), on rapporte également qu’elle aurait des effets hypnotiques à haute dose…

Evidemment, tout ce parfum d’interdit (et presque tabou de par sa consommation discrète entre hommes) a un attrait hautement stimulant. Les membres de l’équipe s’installent donc parmi nos hôtes accueillants, sous une paillote située sur la plage. Les derniers rayons du coucher de soleil (photo ci-dessus) se sont noyés dans le Pacifique une heure plus tôt et l’assemblée est diluée dans la pénombre. Une lampe à huile brûle à l’écart, ses reflets ricochant timidement sur les visages caramel.

 

Préparation du kava, archipel des TongaPendant quelques minutes deux jeunes hommes préposés à la préparation de cette boisson s’affairent au milieu des quolibets de leurs compagnons. Un homme d’une soixantaine d’années jette quelques ordres de temps en temps et les jeunes s’exécutent sans broncher. Le premier verse la potion diluée dans un bas maintenu ouvert au-dessus de la bassine en fausse noix de coco qui trône devant moi. Filtré, le kava peut enfin circuler dans l’assemblée.

 

 

Préparation du kava, archipel des TongaOn me tend une louche en bois et on me montre les coupelles posées devant moi : des demies noix de coco évidées, séchées, polies, réservées à cet usage. Je tend la main pour en prendre une mais le jeune homme qui s’est assis à ma gauche et perpendiculairement à moi me stoppe d’un geste et ramasse la première coupelle pour la tendre devant ma louche, sans prononcer un mot. D’accord… je ne dois pas toucher… L’occidentale que je suis s’efforce de ne pas conclure illico qu’il s’agit de ne pas rendre impure le contenant que l’un d’entre eux s’apprête à porter à ses lèvres. Même si je ne dois pas être très loin de la vérité…

Je verse la boisson colorée et le jeune homme en vide la moitié dans la bassine, sans me regarder, avant de faire passer l’écuelle à ses amis. Celle-ci fait le tour de l’assemblée, qui murmure à voix basse, jusqu’à l’Homme auquel on fait comprendre qu’il est l’invité et qu’il doit s’exécuter le premier. Dont acte. Ce n’est pas la première fois qu’il y goûte et ne marque donc pas de réaction particulière.

Mais très vite on me tend une autre coupelle, puis une troisième. Je m’exécute mais le jeune homme m’arrête une nouvelle fois : apparemment je n’ai pas le geste qui convient et il s’attache à le mimer, sans me toucher et sans parler. Je saisis rapidement la façon de faire et m’applique à reproduire le jeté de poignet pour remplir à demi chaque écuelle de noix de coco.

Le kava circule à bonne allure, c’est simple : je ne chôme pas un seul instant ! Patrick qui a eu l’autorisation exceptionnelle de filmer est le seul à ne pas tremper les lèvres dans le breuvage mais chaque membre de notre équipe s’exécute sans rechigner, et plusieurs fois. Au bout de quelques minutes, un homme commence à fredonner à voix basse. Les autres écoutent d’abord puis fredonnent à leur tour. Petit à petit, toute l’assemblée chantonne à mi-voix pour accompagner le solo de l’un des leurs.

_mg_0791.jpgJe continue à verser le liquide ambré dans les coupelles et celles-ci font le tour des hommes à la vitesse de la lumière : certains lampent d’un coup le contenu, d’autres le sirotent lentement. Invariablement, et petit à petit, l’usage prenant le pas, toutes les écuelles sont lancées devant moi, ou plus exactement juste à côté de la bassine. Invariablement, l’un des deux jeunes assis à côté de moi me tend chaque récipient et je remplis, je remplis, je remplis…

Nous sommes une petite vingtaine, les sept membres de l’équipe inclus. Lorsque la bassine se vide, un troisième se lève et le cérémonial du filtrage avec le bas reprend pour permettre une nouvelle décoction. En trois heures de temps je vais compter cinq remplissages…

Au bout d’un moment, celui qui se tient à ma gauche (mon instructeur muet) se lance dans un chant plus prononcé, et dans des tons plus aigus. Les autres se taisent et écoutent une minute avant que l’un d’entre eux à la voix bien plus grave ne saisisse une phrase au vol pour entamer un canon (un chant à deux voix). Doucement, la mélopée se déploie dans la nuit et ce sont tous les hommes qui reprennent en chœur, moment magique dans la nuit de velours des Tonga.

Puis les coupelles se vidant sans discontinuer, je note un premier dérapage dans l’ordonnancement bien rôdé de cette assemblée de mâles : un adolescent d’une quinzaine d’années commence à rire bêtement et les plus âgés sourient avec bienveillance. L’atmosphère se détend, quelques plaisanteries fusent, quand l’un d’entre eux prend soudain une claque énorme derrière la tête qui fait sursauter tout le monde ! Les Tongiens éclatent de rire, nous, nous sommes d’abord stupéfaits puis nous rions entre nous de les voir rire entre eux…

Ai-je précisé que le kava est sans doute diurétique ?… Chacun leur tour les hommes se lèvent pour se soulager sur la plage de l’excédent de boisson ingurgité à une allure folle. Et je continue à servir…

Au bout de deux bonnes heures, alors que Patrick a posé sa caméra depuis bien longtemps pour vivre avec nous de l’intérieur cette soirée d’un autre genre, l’Homme me fait signe de le rejoindre. Il a sans doute remarqué les regards enamourés que me jette le chanteur instructeur et il fait valoir discrètement son titre de « propriété ». Je ne m’en plaindrai pas… Mais pour ne choquer personne je reste dans l’ombre. Pourtant, c’est le plus âgé, assis à ma gauche qui va me faire un signe quand une coupelle passe devant moi : je dois boire le kava.

Je suis curieuse et apparemment je n’ai pas le choix : je trempe mes lèvres et je bois ma première lampée de kava : ce qui me surprend tout d’abord, c’est que c’est froid. Ca, je le savais puisque je viens d’en servir jusqu’à me fouler le poignet, mais j’étais restée sur une idée de tisane et j’ai l’impression de boire un thé froid. Ce n’est pas aussi amer que le thé (j’en consomme des litres), ce n’est pas sucré mais le goût est légèrement piquant et un rien de réglisse ou d’anis parfume le palais. Comment décrire ce qui n’est pas connu ?…

On m’en passera trois coupelles, que je viderai dûment, pour respecter l’honneur qui m’est fait de m’avoir acceptée parmi eux. Pour être honnête, et puisque je guettais, je n’ai ressenti aucun état euphorique ni aucune sensation particulière. Etais-je plus détendue ?… Je ne peux pas dire qu’en soirée, après la journée de tournage, je sois particulièrement stressée (sauf lorsque nous prenons une mer agitée de nuit !) donc je n’ai rien noté de particulier ce soir-là si ce n’est cette ambiance unique. Par contre, le lendemain matin le propriétaire de l’hôtel qui vit là depuis plus de vingt ans nous expliquera qu’en général cette cérémonie se tient le samedi soir parce qu’il y aurait trop d’absentéisme le lendemain matin…

Sans doute n’en ai-je pas bu assez pour connaître l’ivresse particulière du kava…

 

(Je tiens à signaler que vous verrez très rarement des photos de cette cérémonie puisque, par définition, elle est réservée aux hommes et les photographes ne sont normalement pas conviés… J’ai aussi enregistré quelques chansons traditionnelles ce soir-là, avec mon dictaphone numérique. Je viens d’en retrouver une dans mes archives et je vais tenter de la mettre en ligne avant la fin de la journée. Dès que j’aurai trouvé le moyen de transformer un fichier son .wav en .wmv (par exemple !). Je suis certaine que vous vous laisserez prendre par la magie de ce chant !)

 

 

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