boulegrrr.jpgC’est écrit partout, et des affichettes sont collées tous les deux mètres de chaque côté de chaque wagon et dans les escaliers. Des messages sont lus par la voix anonyme qui vous recommande, au début du voyage, de rejoindre la passerelle si vous ne pouvez vous passer de votre téléphone dans le train. Mais c’est plus fort que la raison ou la courtoisie la plus élémentaire : dans le train, le téléphone sonne. Et le voyageur répond !

affichette pas de téléphone dans le TGVAu mieux, c’est un vibreur (qu’on entend vibrer…) qui fait sursauter le cadre sup concentré sur l’écran de son ordi posé sur la tablette devant lui, laissant imaginer une puce sournoise le gratouillant au mauvais endroit. L’infortuné plaque une main hâtive sur son anatomie, souvent proche d’une zone aisément stimulable, et s’empresse de faire cesser la vibration incongrue hors intimité en se tortillant comme un vers sur son siège tout en maudissant la profondeur de sa poche. Lorsque, enfin, il clame l’habituel « Jean Dugenou« , immédiatement il jette un regard confus alentours : son anonymat vient de tomber ! Il se recroqueville sur son siège sous les regards sarcastiques et ne répond plus que par honomatopées en regrettant que l’ordi installé l’empêche de fuir trop facilement vers la fameuse passerelle…

Une minute plus tard, une sonnerie guillerette genre Mission Impossible résonne pour la troisième fois avant que le Marseille-Paris n’ait atteint Aix-en-Provence, à 30 km de la cité phocéenne. Nullement embarrassé, celui qui tient à son statut de businessman (qui voyage en seconde) brandit son iPhone tout neuf et se le colle à l’oreille avec le regard frondeur de celui qui pense « je bosse moi !« . Puis il négocie à voix intelligible le contrat de l’année avec force chiffres ronflants dans la conversation (comptez donc les « million’ dollars« …). En anglais de préférence.

Quelques sièges plus loin, c’est l’ado qui sévit : Marseille regorge de fraîches poulettes qui visiblement cumulent déceptions amoureuses et conflits de génération. Sa mère est obligatoirement « chiante » et son ex petit ami vient de sortir avec sa meilleure amie (qui vient d’être rebaptisée pour l’occasion). Elle appelle toutes ses copines les unes après les autres pour faire le point sur les deux dernières heures, demande des conseils ou en donne. Puis elle se dispute de nouveau avec sa mère. La Marseillaise est combattive, et elle le laisse entendre. A tout le wagon.

Sa version masculine ronchonne quand sa sonnerie retentit au moment où ses voisins, naïfs innocents, pensaient pouvoir s’assoupir. Grommelant un chapelet de jurons le temps d’ajuster au fond de ses oreilles les écouteurs de son Nokia qui fait tout (sauf réchauffer la sacro sainte pizza marseillaise), il éructe ensuite un « Allo » de bon aloi avant d’égrener les « ouais » à la pelle. Heureusement en général l’animal n’est pas bavard et ses interlocuteurs se lassent rapidement. Nous aussi.

La mère de famille, avec une préférence pour la famille recomposée, nuit sous une autre forme : sonnerie dynamique d’un portable vite dégainé, toujours à portée de main. On sent l’habituée. Elle jette à peine un oeil sur l’écran de son LG robuste, le temps de déchiffrer le prénom de celui de sa tribu qui souhaite lui soumettre un problème à résoudre. Et la mère de famille adore les problèmes, parce qu’elle trouve toujours la solution. D’ailleurs c’est bien le propre d’une mère de famille de solutionner les problèmes, personne ne le contestera. Le problème, le nôtre soudain, c’est que ses conversations répétées nous font participer à la recherche de la solution. On a beau se concentrer sur l’explosion du chiffre d’affaires du groupe LVMH ou relire trois fois le paragraphe sur « faut-il croire tous ceux qui s’expriment sur le climat », rien n’y fait, on perd le fil. Sournoisement la mère de famille qui parle à voix basse assise en face de vous pollue votre lecture attentive en commentant les notes de contrôle de maths de l’aîné ou la stratégie d’une recherche de baignoire émaillée avec le nouveau papa. Elle jongle aussi allègrement avec le double appel (« ne quitte pas, j’ai maman en ligne, je te reprends tout de suite« ). Quand elle ne se tortille pas sur son siège en murmurant « oui, pour moi aussi ce midi restera un souvenir inoubliable… » à l’inconnu qui visiblement n’est pas le nouveau papa ! Bref il faut attendre que sa batterie rende l’âme…

Vient la trentenaire. Toute de noir vêtue, brushing et maquillage impeccables, accessoires mode et techno. Son Samsung clignote à intervalles réguliers et lâche en même temps une mélodie harmonieuse (si, c’est possible !). Chaque fois, elle saute sur la bête et se précipite vers la passerelle comme si sa vie en dépendait. Des conversations trop privées (oh les joues roses au retour…) ou trop professionnelles (elle envoie une série de SMS après son coup de fil), elle dérange tout en restant discrète. Elle a une vie en dehors du train, et une vie probablement agitée si j’en crois ses nombreux aller-retour siège-passerelle.

Mais le pire vient sans doute de la SNCF elle-même : si par malheur vous vous retrouvez coincé(e) dans un train qui vous rejoue La Dame aux Camélias (j’arrête, je repars, j’arrête,…), tous les passagers se sentent soudain autorisés à se jeter sur leur portables pour appeler famille, colllègues et amis pour prévenir de leur retard. Dans ce cas n’espérez pas qu’ils se déplacent, ils trouvent normal de se plaindre assis sur leur siège, en utilisant les mêmes formules que le voisin. Comment faisaient-ils donc quand le portable n’existait pas ?…

Je n’évoquerai même pas le bip des SMS envoyés et reçus. Le grand jeu est de reconnaître le réseau de téléphonie (« mais si, je t’assure que c’est SFR !« ). On se dit que les fournisseurs ont de beaux jours devant eux.

Quoiqu’il en soit, je me demande chaque fois où est passé le savoir-vivre à la française ?

Et qu’on se le dise, les « t’es où ? » et « t’as mangé ? » m’horripilent. Autant j’aime comme tout le monde prendre des nouvelles de mes amis et être joignable pour travailler, autant il ne me viendrait pas à l’esprit de partager mes pensées ou mes soucis avec des inconnus dans le train. Par discrétion, mais surtout par courtoisie. D’autant qu’en général le correspondant est souvent parfaitement audible. Et les coupures de réseau sont fréquentes au cours d’un trajet de trois heures. Ce qui oblige forcément tout le monde à se répéter…

Alors s’il vous plait, la prochaine fois que vous monterez dans un train, ayez la politesse de couper votre téléphone mobile, ou au moins mettez-le en vibreur. Et ne répondez que s’il y va de votre vie, ou de celle de vos proches. Faites de ce trajet un espace temps de lecture ou de travail propice à la concentration ou à la réflexion, voire au repos. Ne prenez pas non plus votre voisin de siège pour votre psy : personne n’a envie de connaître les 39 étapes de votre chemin de vie. Sauf peut-être votre maman. Vous l’appellerez tout à l’heure. En descendant du train.

Le mobile doit rester un outil, il ne doit pas être une dépendance.

Les phrases les plus entendues au cours d’un trajet de trois heures (en bon français, comme il se doit) :

  • tu m’entends ?
  • t’es où ?
  • t’as mangé ?
  • t’as mangé quoi ?
  • tu me rappelles ?
  • tu fais quoi ?
  • tu vas où ?
  • t’es là ?

Et vous ? Que pensez-vous de ces personnes qui nous font participer malgré nous à leur vie pas si privée ?…

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