Marie-Ange Ostré, with Bushmen women

Photographe de plateau est un métier peu connu du grand public… Pourtant vous aimez ça : regarder par le trou de la serrure pour découvrir les coulisses, mettre un visage sur les noms, regarder l’équipe au travail, savoir comment se construit un film… Mis à part les making-off offerts en bonus sur certains DVD, ce sont les photographes de plateau qui vous le permettent dans les magazines : parce qu’ils sont là pour immortaliser tout le travail de l’équipe, à chaque minute, dans toutes les conditions, et parfois même malgré l’équipe…

Laissez-moi vous raconter cette galère…

Pour moi, c’est encore récent : un peu plus de trois ans que je manie l’appareil photo pendant les journées de tournage de mon cher et tendre pour me rendre utile, et parce que j’ai toujours aimé la photographie. Passer de l’argentique au numérique fut un bonheur d’amateur qui m’a rendue confirmée. Au début, les équipes me souriaient gentiment, « la femme de… » prenait des photos et les envoyait à chacun après les tournages. Ca fait toujours plaisir de recevoir des photos de vous en action sur votre lieu de travail, pour montrer à la famille : « tu as vu Junior, c’est papa qui tient la caméra là !« … Ils sont très peu photographiés d’habitude, donc ils sont heureux. Et ça me fait plaisir.

Mais petit à petit on s’est servi de mes photos pour illustrer les articles destinés à la presse, ou pour créer les couvertures des CD ou DVD, pour agrémenter les dossiers de presse. On a toujours besoin de photos de l’animateur en situation. Les producteurs m’ont alors considérée un peu plus sérieusement. Des photos de tournage, c’est toujours un atout ! Très vite, mes photos ont servi à illustrer les sites web que nous nous échinons à tenir, pour le plaisir des afficionados, des sponsors, des partenaires, des collègues, des amis et de la famille.

Et franchement, ça fait aussi partie du plaisir de se dire sur place « je vais photographier cette araignée parce que je suis certaine que mes lecteurs ne l’ont jamais vue !« … Vous n’êtes pas d’accord ?

D’accord, je ne photographie pas souvent les araignées, j’ai horreur de ces bestioles. Au passage, un clin d’oeil à mon amie Hélène Caillaud qui vient de partir seule en Indonésie pour nous rapporter de superbes photos sous-marines alors qu’elle s’évanouit à la vue d’un bébé mygale (qui lui en voudrait ?!).

Bref, je me suis prise au jeu de la photo de plateau, comme on la nomme chez les pros. Conseils de l’Homme aidant, j’ai fait de notables progrès et je ne me débrouille pas si mal (un peu d’autosatisfaction ne nuira à personne !).

Parce que figurez-vous que trouver sa place entre un réalisateur qui préfère filmer en tout petit comité, et un producteur qui veille aux dépenses superflues (or le photographe est toujours considéré comme superflu, aussi curieux que cela paraisse !), ce n’est pas simple. Bien sûr, il faut d’abord avoir un minimum de psychologie : de l’art de faire oublier le fait que je suis une femme (au sein d’une équipe de mâles habitués à des ambiances mâlissimes) et de plus, une femme « voyeuse », donc dérangeante par nature…

Se cacher derrière l’épaule du réalisateur (ou du cadreur) pour ne pas devenir l’attraction soi-même des hommes de la tribu qui sont filmés… savoir s’imposer tout en délicatesse dans la pirogue alors qu’elle serait susceptible de ne pas supporter le surcroît de poids (quel poids ?!)… cacher l’excédent de bagages en portant l’appareil et les objectifs dans le sac à dos ou dans mes poches (je ne me suis fait remarquer qu’une fois : lorsqu’une compagnie aérienne nous a tous fait monter sur un pèse-personnes avec nos bagages à main !)… se glisser dans le 4×4 qui file vers une population en déclin alors que vos conditions de vie seront précaires… savoir photographier chaque membre de l’équipe en situation (c’est-à-dire en plein travail) sans le distraire ni l’indisposer (beaucoup sont timides figurez-vous !)… et savoir ne pas divulguer au retour les photos qui les montrent doigts dans le nez (curieux comme ces messieurs sont intéressés par leurs narines !) ou dormant bouche ouverte en avion. Au contraire : valoriser, valoriser, valoriser.

Ce n’est pas si difficile. Parce que, comme je l’ai déjà dit précédemment, j’ai une réelle admiration pour la majorité de ceux avec lesquels j’ai travaillé depuis trois ans : des hommes de bonne volonté, des grands pros et de charmants compagnons de voyage.

Être photographe de plateau, c’est aller là où se rend l’équipe de tournage : désert et son sable qui s’incruste partout (surtout dans le matériel photo), marais et la boue qui s’épanouit dans vos baskets, glacier et les chaussures à crampons qu’il faut apprendre à gérer en moins de dix minutes sinon c’est l’appareil planté dans la neige, forêt tropicale avec son hygrométrie galopante qui met l’Olympus en panne en moins de 10 minutes, mangrove et ses bestioles dissimulées dont les moustiques sur l’objectif (à ne pas écraser, ça laisse des traces), ruisseaux gelés à traverser sans broncher parce que « ça tourne ! » (comprenez = on filme), grottes immenses impossibles à photographier (bonjour le manque d’éclairage…), musées aux pièces étroites qui ne permettent aucun recul et surtout pas de flash ni de trépied, villages africains et leur vent de poussière (nettoyez vos filtres sans les rayer…), minuscule avion privé survolant les côtes des Bahamas avec porte ouverte pour permettre la prise de vue (elle est bien accrochée la ceinture de sécurité ?…), grimpettes ardues dans un mètre de neige sur les flancs des Pyrénées (satané matériel trop lourd dans le sac…), etc…

Ce sont parfois aussi des heures d’attente sous un soleil implacable. Pendant que chacun s’applique à faire en sorte que cette prise sera la bonne, vous avez réglé votre appareil, lustré votre lentille, et vous êtes prête, presque honteuse de l’être, dans votre coin pendant que tout le monde s’agite autour de vous. Mais pas votre faute à vous si vous ne pouvez pas aider à la caméra, si la mixette son n’est pas encore entrée dans votre champ de compétences et si l’entretien de la caméra sous-marine ne vous appartient pas…

C’est aussi une fois de temps en temps une immonde grimace d’excuse ultra-confuse à l’attention de l’ingénieur du son adorable qui fait les gros yeux quand le déclencheur du Canon a poussé son cri de bête au moment de la phrase du siècle !

Être photographe de plateau, c’est aussi vivre une belle aventure humaine avec vos compagnons de route…

C’est un bond de gazelle (si, si) quand vous entendez derrière vous « tu es dans le champ ! » alors que vous aviez choisi (évidemment !) le plus bel angle, le plus beau cadre, et que bien sûr vous étiez la première sur place puisque, le temps de sortir la caméra et de faire ses réglages, vous en êtes, vous, à votre dixième cliché… Mais vous auriez bien aimé avoir le visage de cette femme, là, qui va relever la tête, c’est sûr… Tant pis, son regard sera pour le cameraman

C’est la frustration intense de ne pas pouvoir se servir du flash puisque l’interview est en cours et que la caméra tourne… Vous avez laissé le trépied à l’hôtel, et donc impossible de photographier en pose longue (ce qui peut parfois éviter d’utiliser le flash). Le réalisateur vous a promis qu’en fin d’interview, on vous laissera faire toutes les photos que vous voudrez. Sauf que… dès que le « coupez ! » tombe, l’animateur change de position et se tourne vers les techniciens, le cameraman file chercher une batterie de rechange, l’ingénieur du son échange avec le réalisateur, et vous ne photographiez plus qu’un joyeux bazar… Photos inutilisables.

C’est la trouille de votre vie quand un éléphant sauvage vous charge subitement au Botswana (lire le récit ici). C’est la chute douloureuse sur des roches hyper glissantes en Guyane (et dix jours avec les fesses d’une Schtroumpfette, mais la caméra est saine et sauve). C’est la panne définitive de votre appareil photo deux jours avant la fin du tournage, en Guadeloupe. C’est le manque de place sur votre carte numérique à l’instant même où le dauphin fait un bond hors de l’eau aux Seychelles (et je rugis, telle une lionne). C’est l’abruti (désolée) qui se place devant vous au dernier instant pour faire avec son Polaroïd la photo que vous attendez depuis vingt minutes. C’est l’oiseau que vous traquez depuis des heures qui prend son envol au moment où vous changez la carte numérique. C’est le froid qui paralyse les commandes du menu qui vous permettrait justement d’effacer quelques photos pour libérer de l’espace sur la carte numérique, sur la Mer de Glace. C’est le malaise de la déshydratation qui vous surprend après avoir passé 30 mn à photographier une splendide libellule en macro, sur le sable en Namibie. C’est la pudeur qui vous retient de photographier ces enfants qui vivent dans un dénuement infernal et dont le nez est couvert de mouches, au Malawi. C’est la frustration, parfois, de passer à côté de lieux mondialement connus parce que le plan de tournage n’envisage pas de séquence ici. C’est le matériel qu’on protège jusqu’au ridicule pendant tous les transferts en avion, bateau, voiture (« attention mon ordi ! » mais qui peut comprendre que c’est du matériel privé et que je n’ai pas envie de prendre le risque de devoir m’en passer jusqu’à la fin du tournage pour ensuite le racheter à mes frais ?…).

Ce sont aussi des nuits à dormir par terre sous un porche de grotte à Bornéo et des falaises à grimper à l’aide de lianes pour photographier des peintures rupestres inédites. C’est une journée passée allongée sur le pont d’un bateau, à bouquiner bêtement, parce que c’est la seule position que le mal de mer m’autorise ce jour-là, en Indonésie (je suis sûre que mes compagnons de tournage m’ont prise pour une grosse fainéante, mais tant pis !). C’est justement le mal de mer qui vous terrasse par dix mètres de fond, et apprendre à vomir dans son détendeur sous l’eau, en Martinique puis aux Bahamas. C’est l’horreur du flash qui ne déclenche plus pour vos photos sous-marines, au Brésil. C’est l’anéantissement total quand vous voyez vos photos du jour toutes floues sur un nouveau logiciel de gestion d’images, en Indonésie (vous ne saviez pas qu’il fallait configurer ce logiciel qui a un petit problème avec certains formats d’images, finalement les photos n’étaient pas floues du tout, mais ça m’a plombé le moral pendant deux jours).

Malawi, Marie-Ange Ostré dans un village dont les enfants n’avaient jamais vu de blonde © F. Leguen

Au Malawi, dans un village reculé où la majorité des habitants n’avaient jamais rencontré de femme blonde.

C’est le dépit quand vous posez par inadvertance votre objectif juste sur une petite coquille de guano, au Botswana (je vous recommande le nettoyage immédiat avec un coton-tige humide, surtout si le guano se trouve sur la bague de commande du zoom… le guano a tendance à sécher immédiatement et à bloquer la bague). C’est l’énervement quand l’équipe décide de faire une seconde plongée plus tôt que prévu alors que vous venez tout juste d’ouvrir votre caisson sous-marin pour extraire la carte et changer la batterie. Eux ne savent pas qu’on doit pouvoir disposer de temps et de calme pour remettre le tout en état de fonctionnement sans prendre le risque de mal fermer le caisson, ou laisser un grain de sable ou un cheveu sur les joints, de remettre l’écran LCD dans la bonne position, etc…

Ce sont les soirées à rallonge quand, après le dîner, vous pouvez enfin rédiger trois mots (cent lignes) sur l’ordinateur pour fixer vos souvenirs avant que d’autres ne les effacent dès le lendemain et envoyer les articles et les photos par Internet pendant que toute l’équipe dort déjà. Demain, vous vous lèverez en même temps qu’eux.

Ce sont aussi des semaines de gestion d’images au retour, et devoir faire comprendre aux collègues moins compréhensifs que oui, chaque image faite en format RAW (pesant plus de 13 Mo le morceau, donc lourde à afficher) doit être travaillée et transférée dans un format plus léger qui leur permettra de voir leur diaporama dans quelques semaines (imaginez le travail avec 300 photos par jour sur des tournages de trois semaines).

Mais la photo de plateau, c’est aussi vivre une belle aventure humaine avec vos compagnons de route. C’est une collaboration intelligente avec chaque membre de l’équipe. Ceux qui vont savoir s’accroupir tout en prenant le son, pour vous laisser prendre LA photo. Ceux qui vont éviter de se placer devant vous pour vous permettre d’avoir l’animateur en pleine action. Les réalisateurs qui vont vous faire un clin d’œil et vous laisser faire tous vos clichés avant qu’ils ne se concentrent eux-mêmes sur leur prise, ou qui vont vous indiquer l’endroit que vous ne pouvez pas dépasser pour ne pas entrer dans le champ. Un assistant sous-marin qui vous prête son objectif 70-300 mm pour les photos de faune de l’après-midi. Un ingénieur du son qui vous dépanne en piles pour votre dictaphone numérique. Un cameraman qui nettoie vos objectifs avec le soin d’une mère pour son nouveau-né. Et c’est l’assistance permanente d’un partenaire qui nous permet d’être au top en matière d’équipement et qui n’est pas avare de ses conseils et recommandations (en cas de besoin contactez Hubert ou Christel de notre part chez Dive Photo Light).

C’est l’émotion partagée en écoutant la chanson de femmes San au fin fond de la Namibie. C’est la stupéfaction générale devant la hyène sauvage qui vient humer la table du barbecue au Botswana. C’est l’aventure excitante d’un train de pirogues sur une rivière du nord de Bornéo. C’est le découragement devant la pluie qui n’en finit pas de tomber en plein cœur de la Guyane ou en Islande, pulvérisant la dernière journée de tournage. C’est la cohésion de groupe pendant une journée sinistre passée à bord d’un bateau sous la pluie dans l’Okavango. Ce sont des paysages grandioses, des ciels époustouflants, des rencontres inédites et des expériences uniques.

Ce n’est pas toujours facile, mais j’ai beaucoup de chance.

(PS : et pour rire un peu, lisez le chapitre complémentaire ici)

Cet article a été publié une première fois en mars 2007 sur mon blog de voyages Un Monde Ailleurs (2004-2014), blog qui n’est plus en ligne aujourd’hui. Les articles re-publiés sur ce site le sont s’ils présentent à mes yeux une valeur émotionnelle ou s’ils offrent un intérêt informatif pour mes lecteurs. Ils sont rassemblés sous le mot-clé « Un Monde Ailleurs ». 

Photographe de plateau est l’un de ces métiers qui se pratiquent dans l’ombre des tournages (de films, de documentaires, d’émissions,…).. La mission du photographe de plateau est de participer à la promotion du programme en photographiant en collaboration avec l’équipe de tournage les scènes du film, mais aussi les coulisses, les portraits des principaux intervenants, les images d’illustration (paysages, objets, invités,…) etc…

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Marie-Ange Ostré

Blogueuse voyage depuis 2004, auteure et photographe, j'ai exploré 75 pays à ce jour et vécu en différents endroits (Indonésie, Espagne, Suisse, La Réunion, île Maurice). Si vous appréciez mes publications n'oubliez pas de me suivre sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram et Facebook. Merci pour votre fidélité !

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