Botswana, éléphant dans l’eau de l’Okavango © Marie-Ange Ostré

En pleine rédaction du contenu du site web à venir (consacré uniquement à l’émission), je retrouve aujourd’hui mes notes prises à la volée : dictaphone numérique (je ne m’habitue pas à entendre ma voix…), impressions jetées en vrac sur le carnet à spirale qui ne me quitte pas, et Word dûment rempli dès que j’ai un moment de répit (heureusement pour moi, beaucoup prétendent que je tape sur un clavier plus vite que mon ombre).

Des notes trop personnelles (mes impressions, mes ressentis) ne pourront pas être utilisées sur le web officiel, mais j’ai le sentiment (outrecuidance ?…) que certains récits peuvent pourtant vous intéresser : des morceaux de vie intense sur le terrain, la description de nos conditions de tournage, le découpage des séquences à filmer, et ce que j’appelle parfois « le joyeux bordel » d’un tournage !…

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Je vous propose aujourd’hui de découvrir le jeudi 14 décembre 2006, notre seizième jour de tournage en Afrique. Une journée bien organisée, parfaitement optimisée. Nous sommes au Botswana, à 30 mn de vol de Maun, hébergés à Abu Camp par Randall Moore, richissime Américain ayant choisi de vivre depuis 17 ans dans le delta de l’Okavango pour réintroduire en douceur dans la nature (sauvage) les éléphants ayant passé auparavant une partie de leur vie en captivité. Un personnage détonnant, acteur de premier ordre, sans doute attachant si on prend le temps de passer derrière le miroir de ses extravagances.

L’équipe en Afrique était composée de : Pierre Stine (réalisateur), René Heuzey (réalisateur sous-marin), Olivier Ronval (ingénieur du son), Vincent Steiger (régisseur), Gérald Rivière et Rainer Schimpf (assistants sous-marin), l’Homme, et moi-même.

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Réveillés à 05:30 par un phénoménal « Goooood Morning Botswana ! » lancé par le maître des lieux par-dessus le lac aux hippos autour duquel sont disséminées nos tentes, nous engloutissons le petit déjeuner à 06:00 pour partir à 06:30 : Pierre veut accroître ses chances de surprendre des animaux au petit matin sur la route. En fait nous verrons moins d’animaux que la veille pendant ces 90 minutes de tape-cul en voiture safari. Heureusement le véhicule est ultra amorti sur des suspensions qui doivent à elles seules coûter le salaire annuel de l’un des employés de base d’Abu Camp. Et si haut sur ses énormes roues qu’on doit être relativement à l’abri des principaux prédateurs qui peuplent cette savane d’herbes sèches et odorantes. En fait, ces voitures sont ultra confortables. Mais la route alternativement faite de marais inondés et de chemins pierreux ou d’ornières profondes nous fait parfois littéralement décoller de nos sièges et l’Homme a failli passer une fois par-dessus bord !

Nous ne verrons ce matin que les colonies de marabouts morbides (plumage noir sur un cou rose, rappelez-vous Lucky Luke !) et de grues blanches, quelques antilopes et trois buffles. Forte de l’expérience de la veille, je suis emmitouflée cette fois dans mon sweater molletonné et j’ai enroulé mon paréo autour de mon cou pour éviter d’attraper froid : à 06:30, l’air est frais quand on roule dans le vent et le soleil levant, même en Afrique !

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Comme la veille nous sommes accueillis joyeusement par l’équipe botswanaise au camp des éléphants. Et puisque cette fois le soleil est de la partie, nous retournons patauger dans les marais pour tourner de nouvelles séquences subaquatiques. Il s’agit d’obtenir les fameux plans des pattes d’éléphants et si possible ceux montrant les éléphants sous l’eau, plantant leurs défenses dans le sable ou sous les berges. La visibilité est toujours aussi mauvaise mais nous avons repéré un banc de sable clair qu’il faut absolument éviter de troubler avant l’entrée en scène des pachydermes plus ou moins dociles, malgré leurs guides expérimentés. Il faudra la matinée, infiniment de patience et toute la compétence et l’opiniâtreté de René, pour filmer les pas, puis l’agenouillement, puis la tête dans l’eau d’un éléphant. Epuisant pour ceux qui comme moi sont plutôt témoins qu’acteurs dans ce genre de situation… Je photographie à tour de bras, change d’objectif fréquemment, nettoie les gouttelettes aspergeant les lentilles, en craignant de tomber en panne de carte numérique !… Mais cette fois le soleil se montre coopératif et René réussit à tourner des plans suffisamment satisfaisants pour Pierre ; si la clarté de l’eau reste très médiocre (les pluies sont tombées de façon plus abondante cette année et les alluvions se sont donc déjà accumulées dans les points d’eau), le soleil qui transperce les 80 cm de fond permet de distinguer plus clairement les grosses pattes, la trompe et les défenses. Le tout sous les grognements narquois des 9 hippopotames qui ne cessent d’émerger puis de sonder à moins de quatre-vingt mètres de là… Menace permanente quand on connaît le danger que représente un seul d’entre eux..

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En fin de matinée, il faudra 45 minutes à René et à ses assistants pour installer deux caméras sous-marines au fond d’un lagon, à moins de deux mètres de fond, pour filmer la traversée des éléphants. Il faut lester les caméras et plomber la corde qui permettra de les localiser plus facilement après les prises de vue en s’assurant que les animaux ne se prendront pas les pattes dedans ! La visibilité est toujours aussi médiocre, les alluvions brunâtres s’agitant comme autant de poussières dans un seul rayon du soleil implacable de ce delta. Le travail des plongeurs est donc délicat : ils oeuvrent dans du café dès qu’ils descendent à 1 mètre sous la surface ; ensuite il faut attendre encore vingt minutes pour que les alluvions se redéposent au fond, clarifiant l’eau, en espérant qu’elles n’iront pas toutes se fixer sur le hublot des caissons sous-marins…

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Enfin la pause déjeuner est annoncée, façon pique-nique de luxe sur le delta, servi sur une nappe blanche et avec des fauteuils de toile confortables : JB, Botswanais au sourire indéfectible, nous offre du poulet grillé au romarin, des pâtes thon et basilic qui font les délices de l’Homme, et une salade bien croquante à la feta et aux olives. Nous faisons honneur au plateau de fromages variés (du Bleu et un incroyable camembert fourré au poivre noir en grains !…). Mais le nec plus ultra ce sont les pêches et les abricots dans l’énorme plateau de fruits qui nous est proposé en dessert !… Je rappelle que nous sommes mi décembre. Nous en restons d’abord sidérés, puis nous éclatons de rire comme des gamins pris en flagrant délit de gourmandise. Mais après quinze jours de sandwichs au pain de mie, n’importe qui se damnerait pour un fruit frais. Randall nous confie qu’Abu Camp est ravitaillé une fois par semaine par avion depuis Johannesburg…

Après le café, nos têtes dodelinent et nos paupières s’alourdissent ; les hommes du camp ont disparu et Randall s’est fait installer un hamac entre deux troncs. Habitué de l’Afrique, Pierre nous concède une petite sieste de 45 minutes avant la reprise du tournage et nous nous éparpillons, qui sur les banquettes des véhicules, qui sur les herbes foulées, pour tenter un petit sommeil flash qui a du mal à venir mais qui permet de se détendre après les heures pénibles du matin sous un soleil de plomb. On entend les mouches voler… Assoupissement des troupes…

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Puis, sous le sourire de nos amis Botswanais (dont trois sont armés d’une carabine) René repart avec Gérald et Rainer vers le lagon, à cinquante mètres de notre camp, pour activer le mode d’enregistrement des caméras sous-marines. Il s’agit d’abord de bien calculer la trajectoire du soleil et de prendre des repères sur les berges pour faire en sorte que les éléphants traversent sur la bonne trajectoire pour se trouver pile entre les caméras et le soleil, de sorte que les silhouettes massives soient prises en contre-jour (et tirer ainsi parti de la visibilité médiocre …).

Au camp, l’Homme bavarde avec Randall sur la différence de comportement entre les éléphants d’Afrique et ceux d’Asie. Sur la berge, Pierre et Olivier s’activent à fixer la caméra terrestre sur une grue pour faire des plans aériens des éléphants traversant le lagon (photo ci-dessous) et je tire le portrait de nos guides Botswanais, timides mais ravis. Vincent assure le lestage de la corde qui permettra de localiser et donc de récupérer les caméras après le tournage et surveille aussi les trois plongeurs, avec masque et tuba. Lorsque soudain, deux Botswanais crient en même temps : « crocs ! »… J’ai à peine le temps de me retourner pour regarder dans la direction de leur doigt pointé que j’entends un gros plouf et je distingue nettement le tronc noyé d’un gros bestiau qui disparaît aussitôt sous l’eau ! Il est à moins de 80 mètres de nos plongeurs, sur la berge opposée. Pierre, Olivier et moi sommes d’abord interloqués, puis tétanisés…

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Immédiatement après, nous crions de façon désordonnée pour avertir Vincent qui sera forcément la première proie idéale. La tête (et les oreilles…) dans l’eau, il lui faut quelques secondes pour capter nos cris, puis il percute très vite en voyant nos grands gestes lui signifiant de sortir de l’eau immédiatement. Malgré tout, il plonge quelques secondes en apnée pour contacter nos plongeurs, méprisant la gravité de l’instant, puis rejoint la berge d’un crawl efficace, réalisant probablement la meilleure performance de toute sa vie ! Il remonte sur la berge à nos côtés et nous l’effrayons davantage avec nos explications : nous ne voyons plus le croco, un silence de mauvais augure plane sur le lagon, et il veut repartir chercher les plongeurs mais nous l’en empêchons. Les Botswanais nous le confirment : il est moins dangereux d’être sous l’eau qu’en surface lorsqu’un croco décide d’attaquer. Nos plongeurs sont toujours sous l’eau, et nous guettons le moindre froissement de surface avec anxiété !

Randall qui vient de nous rejoindre avec l’Homme lâche d’abord un narquois « vous vouliez des crocos non ? alors laissez tourner vos caméras !« . Mais devant la fermeté de Pierre qui s’inquiète pour nos hommes, il ordonne à son mahout sur l’autre berge d’entrer dans l’eau avec son éléphant. Le pachyderme est la seule protection efficace contre les hippos mais aussi contre les « crocs » (comme on dit ici)… Cette ruse semble fonctionner puisque quand René émerge quelques secondes plus tard pour demander si on est prêt à envoyer le premier éléphant, il tombe nez à nez avec un énorme mastodonte posté à trois mètres de lui, et il met plusieurs secondes à comprendre que nous voulons qu’il sorte de l’eau avec ses plongeurs ! Surpris mais légèrement inquiets, ils reviennent vers nous en restant sur leurs gardes, et bien groupés pour faire masse.

A noter qu’au premier cri des Botswanais surveillant les berges, l’un des leurs, spécialement chargé de la sécurité de l’équipe, a levé son fusil chargé pour tirer sans délai. Randall l’a arrêté d’une vocifération en lui interdisant de tuer le croco (« don’t kill this fucking croc !« )… Pourtant le croco se dirigeait bien tout droit vers Vincent alors en surface… L’amour des animaux l’a emporté sur la sécurité de nos plongeurs ; pas sûre que nous aurions eu autant de scrupules si l’un des nôtres avait été blessé !

Nous surveillons le croco qui réapparaît quelques minutes plus tard, à cent vingt mètres de nos plongeurs désormais. Il s’éloigne mais chaque fois que nos hommes seront obligés de replonger pour remettre les caméras à zéro ou pour les déplacer un peu pour suivre la course du soleil après chaque passage d’éléphant, Pierre insistera fermement pour qu’un éléphant soit posté dans l’eau, à proximité des plongeurs pour assurer leur sécurité. Malheureusement, et malgré de nombreuses tentatives pendant plusieurs heures sous un soleil terrible, nous n’obtiendrons pas les plans souhaités : les éléphants refuseront systématiquement de suivre la trajectoire fixée et contournerons chaque fois l’emplacement des caméras positionnées sous l’eau ; comme s’ils sentaient instinctivement ce potentiel obstacle… Seraient-ils doués de ce sixième sens ?…

Déçu, Pierre est contraint d’abandonner cette séquence et les plongeurs récupèrent leur matériel. Ils sont heureux et soulagés de quitter le lagon et de laisser la menace derrière eux : avec 50 cm à peine de visibilité, aucun d’entre eux n’aurait pu voir surgir les dents d’un croco ni celles d’un hippo. Le combat aurait été perdu d’avance…

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Pierre tourne alors une séquence avec l’Homme à dos d’éléphant, pour introduire la séquence sur les Bushmen en Namibie. Il faut répéter quatre fois l’opération, sous les vociférations permanentes de Randall qui s’étouffe sous ses « fucking » tout ce qu’on voudra bien imaginer. Pas simple de diriger un éléphant de 2 tonnes, et il est plus conciliant avec ses éléphants qu’avec son personnel. Il se la joue beaucoup et jouit visiblement de la présence de son public… et il me faudra une journée supplémentaire, et quelques conversations avec ses employés, pour apprendre à l’apprécier finalement, et même à ressentir du respect pour cet homme qui gère son vaste domaine avec humanité mais fermeté. Sous des dehors d’ours, ce collectionneur de fucking est un protecteur de la nature et de ses hôtes, et prend à cœur le parcours de ses employés.

Vers 16:30 Randall annonce à Pierre que c’est le moment idéal pour filmer une séquence inédite : le bain des éléphants. Tambours, trompettes, imaginez une musique digne des grands films de la Metro Goldwyn Mayer et laissez galoper votre imagination…

Cette fois, pas d’acteurs, pas de plongeurs : trois éléphants adultes (2 mâles, 1 femelle) et un éléphanteau d’un an et demi sont gentiment poussés vers le lagon pour s’y ébattre. Ce qu’ils font, après quelque hésitation ressemblant à de la pudeur. En moins de quelques secondes, toute l’équipe de tournage écarquille les yeux devant ce spectacle incroyable : voir, et d’entendre !, ces masses énormes s’ébrouer à grandes gerbes dans deux mètres d’eau, se rouler dans le sable de la berge, et s’immerger de nouveau. Une euphorie inépuisable, une puissance phénoménale, une force effrayante, des tonnes d’eau déplacées dans chaque soubresaut, les trompes fouettant l’eau et se cherchant les unes les autres. Une petite déception pourtant : aucun ne prendra de l’eau avec sa trompe pour s’en asperger ou asperger l’un de ses confrères, contrairement aux dessins animés. Mais aussi un pur moment de tendresse : le plus gros mâle pose un instant sa trompe sur le dos de la femelle, et l’éléphanteau vient en faire autant sur le flanc de sa mère ainsi protégée.

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Nous souriant mutuellement, sous le regard presque attendri de notre « fucking » Randall, nous sommes béats devant tant de puissance, sur ce bras de l’Okavango, pour notre plus grand bonheur, conscients de vivre là une expérience unique en son genre, le genre de séquence qu’on n’oublie pas. Pierre filme sans discontinuer, entendant à peine Randall qui l’exhorte à se pousser lorsque le mâle dominant fait mine de sortir du bain, droit sur lui. Après trente bonnes minutes de bonheur, les éléphants sont enfin repus et rafraîchis.

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Une journée haute en émotions qui se termine au soleil couchant : nous remercions tous les Botswanais pour avoir enduré avec le sourire toutes les invectives de leur big boss… Et ils rient. Ledit patron sourit sous cape, et il décide alors qu’il est temps de lever le camp pour rejoindre nos tentes et il nous faut remballer tout le matériel en trois minutes chrono (un véritable exploit !) pendant qu’il fait tourner le moteur de son véhicule pour accélérer le mouvement. Nous démarrons à 17h40 pour 90 nouvelles minutes de route chaotique. Sur le chemin nous sommes tour à tour volubiles puis silencieux, revivant à haute voix ou chacun pour soi les émotions du jour, nous emplissant les poumons de l’air sec et parfumé de l’herbe sèche de la savane mêlée aux remugles des traces presque fumantes laissées par les éléphants et les buffles. Nous croisons sans plus nous émouvoir une girafe, des buffles, des babouins, les marabouts et quelques antilopes, nos yeux déjà trop pleins des images de l’après-midi.

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Dès notre arrivée à 19h30, je me précipite sur mon ordinateur pour transférer mes 7 Go de photos faites aujourd’hui ! Et l’Homme prend quelques photos supplémentaires du camp et de la table dressée pour le dîner. Infatigable, Pierre filme encore quelques scènes pour capturer l’ambiance du camp qui vacille dans une lumière dorée ; nos plongeurs mettent les batteries à recharger, Vincent et Olivier prennent enfin une douche bien méritée.

A 20h30 nous nous attablons à la lueur des bougies pour un dîner somptueux, à l’image d’Abu Camp, composé d’un gigot d’antilope et d’un gros quartier de bœuf exquis, grillés sur un barbecue dressé à l’écart, avec une excellente saucisse aux herbes et des cuisses de poulet. Pantagruélique… nous ne sommes pourtant qu’une douzaine à table cependant je soupçonne notre hôte d’avoir prévu le repas de tout le personnel qui veille sur notre sécurité de jour comme de nuit. Une purée d’oignons finement caramélisée, un gratin de chou-fleur parfaitement doré, des courges cuites vapeur, de gros haricots verts plats, une sélection de trois moutardes différentes,… Ce n’est pas dévoiler un grand secret que d’avouer que nous sommes tous allés une seconde fois nous faire resservir de ces viandes succulentes ! Avant de succomber à la crème caramel, faite « comme à la maison« …

Puis vint la hyène…

PS : la séquence de la traversée des éléphants sous l’eau sera filmée le lendemain avec succès, et pour une autre de nos grandes frayeurs africaines. Mais c’est un autre jour, et une autre histoire…

Mon lodge sous tente au Botswana… Abu Camp, Mon reportage sur Abu Camp
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