Photographier des hommes en NamibieAprès le crash de mon PC il y a bientôt trois mois il m’a fallu réinstaller mes logiciels usuels sur ce Mac et configurer de nouveau tous mes paramètres, préférences, etc… Et depuis trois mois j’ai repris également tout le travail de catalogage de mes photos, sorte d’inventaire informatisé de chaque image, en lui attribuant un copyright, des mots-clés pour faciliter les recherches plus tard, et autres méta données indispensables à la gestion de stocks importants de photos. Une tâche de longue haleine, et parfois ingrate.


Mais depuis ce matin je suis concentrée sur les images effectuées en Namibie et j’en ai redécouvert certaines qui me rappellent de belles émotions vécues là-bas, dans le désert du Kalahari. J’ai eu envie de partager avec vous :

Ce jour-là, le deuxième depuis notre arrivée dans ce tout petit village de Bushmen dans le désert du Kalahari, je m’affairais discrètement à photographier des éléments de la vie quotidienne : une pointe de flèche traditionnelle, la préposée au thé, les gamins qui se bousculent en riant,…

Assises au pied d’un arbre un groupe de femmes bavarde dans la langue des clics qu’il est impossible d’appréhender ; elles jouent avec un bébé, s’esclaffent, me sourient, m’invitent à observer leur travail de teinture d’une sacoche en peau d’antilope qu’elles ont cousue récemment. L’odeur âcre d’un feu de bois alimenté par des essences exotiques se mêle aux remugles musqués des chèvres efflanquées parquées un peu plus loin. J’observe, j’écoute, tous mes sens sont en alerte, et je me fais aussi petite que possible pour mieux m’intégrer, pour respecter.

Et je prends mon temps, pour apprécier, pour profiter.

Une tasse métallique circule parmi les femmes, quand vient mon tour je suis invitée sans manières à y tremper les lèvres. Le thé est d’un noir que ne renierait pas le Nespresso du plus bel acteur contemporain mais il n’est pas temps d’hésiter. Le breuvage brûlant me fait l’effet d’un coup de fouet et je fais semblant d’en ingérer une deuxième gorgée pour ne pas décevoir, puis je souris pour remercier. Impossible de communiquer autrement que par le langage du corps, par l’expression : mon anglais est ici bien inutile et il me faudrait des mois pour commencer à échanger quelques mots dans leur langue.

Bébé et sa mère en village San en NamibieJe fais quelques portraits de femmes et je le leur montre ; les coquettes se distinguent aussitôt et les plus âgées ont la pudeur de la sagesse. Un bébé pleure, implore sa mère du regard, et un sein timide est aussitôt gobé. Plus loin ce sont les hommes qui se regroupent pour préparer le matériel de chasse prévue pour le lendemain : des arcs tendus à l’extrême, des flèches vengeresses, un poison mortel extrait d’une larve pour enduire les pointes acérées, le tout dans une bonhomie paisible malgré le défi qui s’annonce. Si les hommes rentrent bredouilles demain soir, les villageois ne consommeront aucune viande pendant encore des jours entiers. Nous sommes en fin de saison sèche, et les animaux se sont éloignés pour trouver d’autres points d’eau, à des kilomètres du village.

Quand on est une femme, il est facile de s’intégrer dans un groupe de femmes. Mais quand on est photographe on essaie de capter tous les regards, toutes les expressions, et il est moins évident d’amadouer des hommes, surtout parmi les populations où il est tout bonnement impensable de jouer de son charme. J’ignorais presque tout des San, cette tribu étant encore peu étudiée, et j’hésitais encore sur l’attitude à adopter vis-à-vis des hommes pour effectuer malgré tout mon travail.

Je me suis donc approchée calmement et j’ai observé leurs mains, leurs gestes, par curiosité mais aussi pour qu’ils s’habituent à ma présence et qu’ils aient le temps de me signifier leur désapprobation le cas échéant. J’ai photographié les flèches, les outils, le tabac qu’ils chiquaient. J’ai montré les photos. Certains ont ri, deux se sont éloignés sans mot dire, mais sans agressivité non plus.

J’avais remarqué l’attitude très posée de l’un de ces hommes qui ne me quittait pas du regard, qui surveillait le moindre de mes gestes depuis la veille. Quand je montrais l’écran de mon appareil photo à ses amis, il jetait un œil mais sans tourner la tête. Ni méprisant, ni insensible. La fierté de celui qui ne veut pas se laisser impressionner ? Sans doute. Je respecte. Parfois je croisais son regard et il se contentait de soutenir le mien. Je ne savais pas s’il s’agissait d’une invitation à le photographier ou s’il fallait le laisser tranquille. Mais son expression presque altière m’intriguait. Et me défiait…

C’est alors que ces messieurs ont remplacé spontanément les enfants devant mon objectif. Riant comme des adolescents, ces hommes au visage tanné par un soleil mortel se bousculaient pour prendre la pose devant le Canon. J’ai d’abord rendu hommage au chef de village et à sa casquette digne d’un Français de l’après-guerre, puis j’ai photographié son fils qui devait frôler la trentaine même si les traits sont très vite marqués sous ces latitudes implacables, puis un jeune chasseur, et un autre plus facétieux. J’étais en train de me constituer une galerie de portraits qui ferait mon bonheur des années durant.

J’ai senti de nouveau le regard de cet homme sage posé sur moi, et je me suis tournée vers lui. Soutenant son regard j’ai montré mon appareil photo et lui ai demandé son accord implicite. Il a marqué deux ou trois secondes de réflexion et je baissais déjà mon objectif lorsque j’ai reçu un infime signe de tête en guise d’assentiment. Armée de mon 60 mm macro, il me fallait m’approcher très près pour obtenir un cadrage correct, et un éclairage satisfaisant en cette fin de journée. Je savais que je n’aurais pas droit à trop de clichés, multiplier les prises de vue eut été abuser.

En quelques secondes le chasseur a ôté sa casquette d’un geste presque négligeant, pour me dévoiler son visage. Nez épaté, léger strabisme, et sourire presque moqueur. Ce n’était pas George Clooney, mais je le trouve beau !

J’ai fait seulement deux photos, puis je suis revenue aux enfants qui réclamaient mon attention avec des rires tellement communicatifs. Avant de me détourner j’ai voulu lui montrer sa photo, mais il y a à peine jeté un regard. Par contre je sais qu’il m’a offert cette photo comme un cadeau. Je ne sais pas pourquoi j’ai été choisie, il ne le dira jamais. Mais je garde cette photo comme un don précieux pour la complicité qui a uni à ce moment-là le modèle et son photographe. J’y tiens beaucoup.

Parmi les portraits que j’ai pu faire un peu partout dans le monde, les plus réussis sont à mes yeux ceux qui me rappellent un moment particulier, un échange étroit, une émotion. Et souvent cette émotion est ressentie par ceux qui découvrent ces portraits.

Vais-je trouver le temps de compléter ma galerie de portraits pour vous les montrer sur mon portfolio ?…

Et vous, quel est votre meilleur souvenir de portrait ?…

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