boulemiam.jpgLa vie de photographe au sein d’une équipe de tournage peut ne pas être facile tous les jours (en fait, ce n’est JAMAIS facile, mais ça peut être agréable). Il faut accepter de suivre l’équipe tous les jours et partout (ah la falaise d’Ua Huka…), dans toutes les circonstances (j’ai adoré les moto-neiges sur le glacier en Islande !), et dans toutes les conditions (si, même dans le désert du Kalahari, sans eau pendant quatre jours…).

Mais quand on est une femme de surcroît, et la seule dans l’équipe (ce qui m’arrive tout le temps !), on est parfois confrontée à un dilemme qui n’a rien d’existentiel mais qu’il faut régler rapidement : être ou ne pas être une chipie au nom du sacro-saint féminisme ?!…

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Je ne suis pas une suffragette, loin de là, ma maman et toutes ses amies ont dénoncé les abus pour moi il y a quarante ans et, comme la plupart de mes consoeurs du même âge je n’ai pas eu à imposer mes droits à l’égalité des sexes. Même si je reste attentive, comme tout le monde. Mais quand vous vous retrouvez avec six gaillards dans un bateau qui fait cap vers le Nord du Groenland, qu’il y a une toute petite cuisine et qu’aucun cuisinier de bord n’a accepté la mission, vous savez qu’à un moment donné vous aurez un choix rapide à faire.

Voici ce que j’ai écrit au matin du 21 septembre… :

De l’art et la manière d’improviser un dîner consistant pour six hommes après une bonne journée de travail au grand air. Sur un bateau. Et en Arctique !

Prenez un navire ancré face au petit village de Aapilatoq, entre Upernavik et Savissivik (vous situez mieux n’est-ce pas ?), ajoutez une petite cuisine somme toute bien équipée puisqu’elle dispose d’un four électrique, mais sans cuisinier de bord pour lui donner vie. Imaginez un régisseur qui brandit au petit matin un gigot d’agneau congelé qui dormait en soute et l’appétit d’une équipe de tournage après une journée à l’extérieur et une température oscillant entre – 3 et – 1° à la mi-septembre… Et faites l’inventaire des provisions et ingrédients dont vous disposez dans les placards. Mixez avec le fait que je suis la seule femme à bord et qu’intrinsèquement autant qu’instinctivement, je ne peux croiser les bras en laissant mes compagnons tergiverser plus longtemps sur la meilleure façon de rôtir l’objet de leur convoitise, et globalement vous aurez une idée de la situation…

Ajoutez le fait que l’Homme a bien gentiment souligné spontanément et clairement dès le premier soir que « Marie-Ange n’est pas là pour ça… » et que vous lui en êtes reconnaissante même si a priori vos petits collègues n’avaient visiblement pas l’intention d’abuser. De plus vos deux régisseurs présents et l’ingénieur du son, dès le premier jour, se sont déclarés, confus et penauds, inaptes à cuisiner mais pleins de bonne volonté pour donner un coup de main, ce qui vous interdit toute velléité de représailles. Enfin le réalisateur, lui, affirme qu’il a quelques compétences en ce domaine (dont il nous fera profiter le lendemain) mais pour l’heure, de toutes façons, toute l’équipe vient de sortir pour tourner une interview dans la neige à la nuit tombée et vous êtes seule à bord puisque vous aviez vos nombreuses photos numériques à transférer sur le PC et que vous savez qu’à leur retour le bateau reprenant la mer vous n’aurez (physiquement) pas le cœur à fixer votre écran plus de trois minutes d’affilée…

La question est : vais-je faire sa fête à ce gigot ou dois-je attendre le retour de ces messieurs pour faire parité des tâches ménagères ?…

Enumérant le peu de parfums (aromates, condiments et épices) à ma disposition, et ayant déjà servi la veille du poulet grillé accompagné d’un monstrueux faitout de spaghettis à l’ail et au curry, je dois d’emblée éliminer ce mélange indien (aux arômes pourtant bien fades dans ce petit flacon de verre qui n’est pas siglé Ducros mais qui porte bel et bien la signature d’un confrère danois qui n’a jamais dû planter sa fourchette dans une contrée indienne). Ne me restent à portée de papilles que de l’huile d’olive, du sel, du poivre, de l’ail et des oignons. Ici au Groenland on ne trouve pas de thym dans les petites supérettes. Et oubliez l’estragon, le romarin, etc…

D’abord mettre le gros four en préchauffage en bataillant un peu avec les énormes boutons qui n’indiquent pas leur fonction. Ensuite, farcir d’éclats d’ail la bête dûment décongelée toute la journée puis la oindre d’huile d’olive, de sel et de poivre (ce n’est pas non plus du poivre de Madagascar ou de Bornéo ce truc inodore…). Puis hacher menu les trois gros oignons dont Nicolas, notre régisseur, n’aura pas eu le courage de terminer l’épluchage préalable (première fois que je le voyais la larme à l’oeil !…).

Dans une poêle versez une cuillerée d’huile d’olive et faites fondre vos oignons hachés. A la dernière minute ajoutez trois belles gousses d’ail pelées et écrasées, sans cesser de remuer pour éviter que l’ail et l’oignon ne caramélisent. Mettre de côté.

Pelez un véritable bataillon de pommes de terre et coupez-les en quatre dans le sens de la longueur (genre grosse frite) avant de les jeter pour 20 à 25 minutes dans de l’eau bouillante salée. Egouttez, et gardez au chaud dans la casserole couverte pendant que vous retournez le gigot qui commence à prendre couleur au four (heureusement pour l’instant le bateau est ancré dans la baie et tangue peu). Retournez quelques minutes à votre ordinateur pour gérer malgré tout le transfert des photos et jeter un œil sur une première sélection, puis dressez la table.

Faites en sorte (par le plus grand des hasards !) que la bête soit cuite à point au moment où l’équipe revient à bord, gelée et affamée telle une meute de loups. Demandez à votre réalisateur volontaire qu’il s’attaque à la découpe de l’agneau, et dans le plat de cuisson, faites glisser le hachis fondu d’ail et d’oignon pour déglacer les sucs de viande. Ajoutez les pommes de terre cuites, mélangez bien pour que le jus de cuisson enrobe les pommes de terre et rectifiez allègrement en sel et poivre. Glissez le plat au four six minutes à température maximum, le temps de rôtir les pommes de terre autant que le four le permettra (en ce qui nous concerne, elles furent justes réchauffées).

Enfin servez le tout à ces hommes qui sauront dévorer d’un bel appétit reconnaissant et enthousiaste cette improvisation que j’ai aussitôt rebaptisée « gigot arctique », pendant que nous reprenions la mer avant même d’avoir eu le temps d’enfourner la toute première bouchée.

A vous, lecteurs qui êtes au chaud dans votre cuisine équipée, d’enrouler des feuilles d’estragon autour des éclats d’ail qui farciront votre gigot ce week-end. Glissez aussi quelques feuilles de laurier, ou du romarin, dans votre plat de pommes de terre rôties. Eventuellement, gardez un peu de confit d’oignons pour ajouter à de la crème fraîche chauffée pour napper votre viande rosée. Et ajoutez donc quelques baies roses. Puis laissez libre cours à votre imagination qui vous permettra d’agrémenter ce repas simple, mais costaud, lors d’un dimanche pluvieux.

Et tandis que je rédige cette note sur mon petit carnet à spirale dans la cabine de pilotage, la neige recouvre les toits d’Upernavik et la silhouette massive d’un iceberg mastodontesque traverse l’horizon…

Voilà ! Vous avez tous (et toutes) une recette fétiche, non ? Pour moi celle-ci gardera un parfum de bois verni et de gas-oil mêlé aux embruns de la mer de Baffin… Et vous, votre dernière improvisation, c’était quoi ?…

PS : nous montons sur Paris toute la journée (pas de chance…) mais j’aurais l’occasion de lire vos commentaires et même d’y répondre… ;-).

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