mordue par une murèneTrou aux Biches, au large de l’île Maurice, novembre 2002. Peu de touristes sur l’île, et encore moins de plongeurs. Ils ne le savent pas assez, mais novembre est pourtant une période idéale pour plonger dans ce petit coin de l’océan indien. La ruée de Noël n’a pas encore commencé, les tarifs restent raisonnables et l’eau flirte avec les 28°. Ce matin nous ne sommes que quatre sur le bateau. Novembre à Maurice, j’adore…

Murène léopard de l’île Maurice


Un plongeur en cours de formation niveau III écoute attentivement les instructions d’exercices qui lui sont fournies par son moniteur. De mon côté je m’apprête à passer sous la surface en compagnie de mon ami Hugues Vitry, mon professeur en photographie sous-marine. Et justement ce matin il a envie de peaufiner ses réglages avec un deuxième flash qu’il vient d’acquérir et nous descendons tranquillement jusqu’à – 25 mètres, à la rencontre de l’une de ses murènes favorites.

Côtoyer les murènes, ce n’est pas très prudent. Mais quand celles-ci sortent de leur trou pour se précipiter dès votre arrivée, quand elles viennent chercher la caresse de celui qui a su les respecter depuis de nombreuses années et faire en sorte de cacher leur antre aux pêcheurs sans scrupules du coin, il est difficile de les repousser. Et comme d’habitude, au premier son de gorge que Hugues a appris à développer à leur attention, l’une d’entre elles se précipite pour l’accueillir. Je suis un peu en retrait, Hugues cadre, et voici une première photo, peu commune, d’une murène javanaise en pleine eau.

Murène javanaise de l’île Maurice, Trou aux Biches

De Javanaise, elle ne porte que le nom (gymnothorax javanicus), mais ce qui la distingue des autres c’est sa taille. Plus exactement sa longueur : 2,40 mètres du museau jusqu’au bout de sa queue. La demoiselle est imposante, parfois même encombrante. Quand elle vous connaît bien, elle se trémousse contre vous et il n’est pas rare de recevoir un petit coup de museau sous le menton. Reste à la remercier d’une caresse affectueuse, laissant glisser votre main sur la peau couverte d’un fin mucus la protégeant des égratignures des roches et coraux sous lesquelles elle se blottit habituellement, pendant qu’elle filan entre vos bras comme un savon sous vos pieds…

Ce matin-là nous l’accompagnons jusqu’à son trou habituel et nous nous concentrons chacun sur nos réglages d’appareil photo. Je cadre une première fois, ramène l’ouverture sur 11, recadre, puis je descends vers elle en souplesse, en jouant du poumon balast pour ne pas m’écraser sur les coraux qui l’entourent. Je relève alors la tête pour réorienter mon énorme flash Ikelite et au moment où je vérifie la position de Hugues qui cherche son angle de cadrage, je sens une énorme pression sur ma main gauche et plusieurs pointes acérées pénétrer dans la chair tendre de ma paume ouverte. Je ne sais pourquoi, plus surprise qu’effrayée, je regarde d’abord ce qui me retient au lieu de retirer brusquement ma main : ma main est engloutie dans la gueule de cheval de notre amie la murène !

En moins de deux ou trois secondes, à peine le temps pour moi de me poser la moindre question ni d’avoir peur, la murène relâche la pression, abandonne ma main et file de nouveau vers Hugues qui la reçoit comme une amante qui vient réclamer un peu d’attention. Hugues a les yeux exorbités sous son masque et m’interroge du regard : « ça va ?!!!« . Comme d’habitude, je ne porte pas de gants. Encore un peu abasourdie, je lève la main à hauteur de mon masque, craignant d’y découvrir les traînées verdâtres qui annonceraient une légère hémorragie (le sang prend une couleur verte au-delà des dix mètres de profondeur, le soleil ne restituant plus le spectre du rouge), mais non : rien d’effrayant. Si je ressens toujours la forte pression de la gueule immense de cette murène, je ne déplore sur le muscle de la tranche extérieure de ma paume gauche que la trace de cinq points percés, cinq petits trous minuscules qui piquent un peu. Immédiatement je fais signe à Hugues que tout va bien, et ayant réussi à repousser notre amie trop affectueuse, il s’approche et regarde à son tour puis me dévisage de nouveau, surveillant tout signe de panique chez moi, une panique que je ne ressens absolument pas. Quelques échanges de signes entre nous, je le rassure, tout va bien. Et nous commençons notre séance photo dont je vous fournis ci-dessous ma meilleure prise sachant que la demoiselle s’est montrée ce jour-là particulièrement remuante…

Murène javanaise de l’île Maurice, Trou aux Biches

Soixante-dix minutes et deux pellicules de 34 diapos plus tard, nous remontons tous les deux à bord et retrouvons nos deux compagnons du jour. Le temps d’ôter notre bouteille, puis Hugues me dit « tu sais, je crois qu’elle a juste voulu attirer ton attention : elle n’a pas serré fort pour ne pas te blesser, si elle l’avait voulu, ta main aurait été déchiquetée avec de grands coups de tête énergiques contre lesquelles tu n’aurais rien pu faire, mais là, elle n’était pas agressive« . Je ne suis pas aussi experte que lui en matière de murènes, il plonge avec elles plusieurs fois par semaines depuis plus de vingt ans. Mais je les connais bien, ou plus exactement elles me connaissent bien. La première fois que je les ai rencontrées, sa collègue et elle, j’avais tout juste quinze plongées à mon actif, un niveau 1 tout frais en poche. C’était il y a plusieurs années. Et effectivement la murène a gobé ma main et l’a pressée, mais comme un enfant aurait dit « eh oh ! je suis là, quand est-ce qu’on joue ?!« . Nous prenions notre temps pour régler nos appareils photos et nos flashs, elle n’avait pas envie d’attendre, elle voulait jouer. Elle m’a relâchée presque aussitôt pour aller se frotter cette fois contre Hugues. Ce n’était en rien agressif, et je ne lui en ai jamais voulu.

Si j’ai voulu vous raconter cette anecdote c’est parce que j’ai lu ce soir quelques commentaires vraiment péremptoires sur un Forum à propos du fameux thème : « ne touchez pas aux poissons, aux coraux, aux… ». Je suis d’accord pour enseigner aux plongeurs débutants qu’il vaut mieux ne pas toucher aux espèces ni à la flore sous-marine, c’est une règle de base qui me semble tenir du respect le plus élémentaire vis-à-vis du milieu naturel dans lequel nous faisons des incursions pas toujours maîtrisées. Et un plongeur débutant auquel on aura appris, parce qu’il faut expliquer pour que le plongeur respecte, que les gorgones mettent dix ans pour récupérer quelques centimètres, qu’un plateau de corail tabulaire aura besoin de cinquante ans pour faire repousser ce qui vient de se briser d’un coup de palme malencontreux, et qu’un poisson-clown n’est pas le sympathique Nemo, ce plongeur débutant enseignera à son tour aux futures générations (à commencer par ses propres enfants) le respect de cette nature.

Mais…

Faut-il pour autant renoncer à toucher à tout ? Je ne suis pas forcément d’accord et je dirais que tout dépend des circonstances. L’acharné qui tient à caresser tout ce qui passe à sa portée a un compte à régler avec un psy ou sa maman. Mais la caresse est un geste affectueux, ou sensuel, qui implique le plaisir du caresseur mais doit aussi prendre en compte celui du caressé : la tortue s’esquive-t-elle à votre approche, ne vous acharnez pas à la poursuivre. Le dauphin vient-il tourner lentement autour de vous, tentez la caresse délicate sans pour autant le harceler. Mais laissez-donc vos doigts à l’abri avec les balistes, les chirurgiens et tous les autres poissons qui, parfois, se laissent approcher plus facilement.

Viennent ensuite le problème du feeding (le nourrissage en français, mais vous le trouvez beau ce terme vous ?) et la pratique de les apprivoiser ou non. En ce qui concerne le feeding, je ne suis pas forcément d’accord : quand il s’agit de nourrir des requins pour que des centaines de plongeurs les voient en tout confort, agenouillés sur un fond de sable tandis que la curée se fait au-dessus de leur tête, je trouve cela tellement artificiel que je me demande pourquoi cet engouement si ce n’est pour pouvoir dire ensuite « j’ai plongé avec des requins aux Bahamas !« . Je peux en parler, je l’ai vécu. S’il s’agit d’appâter des grands requins blancs pour qu’ils viennent se heurter aux flancs d’une cage d’acier avec plongeurs en manque d’adrénaline à l’intérieur, c’est déjà différent, parce que je doute qu’un grand blanc ne se laisse apprivoiser un jour par un quelconque nourrisseur. Il restera toujours à l’état sauvage.

Et en ce qui concerne notre murène, celle-ci n’a visiblement pas confondu ma main avec une seiche ou un autre poisson puisqu’elle n’a pas cherché à s’en nourrir : elle a juste attiré mon attention puis m’a relâchée. Parce qu’au gré du contact direct avec Hugues qui, petit à petit et avec une tendresse de mère poule a réussi à la mettre en confiance, celle-ci a accepté de se montrer plus conviviale et se frotte même à quelques plongeurs privilégiés : Hugues et quelques-uns de ses moniteurs qu’elle a appris à reconnaître, et j’étais l’une de ses « adoptées ». Parce que ne vous méprenez pas, ce n’est pas Hugues qui l’a apprivoisée, c’est notre murène qui l’a accepté.

Quoiqu’il en soit aujourd’hui, cinq ans plus tard, je garde au même endroit une toute petite trace visible de la légère morsure de cette murène géante. Et je l’ai revue de nombreuses fois par la suite, sans jamais plus revivre ce genre de situation. Et pourtant je l’ai caressée, flattée, photographiée. Comme les deux autres murènes léopards que Hugues avait découvertes également et avec lesquelles il était ami, pour le plus grand bonheur de ses plongeurs. Malheureusement les murènes léopards (2 mètres et 2,20 mètres de long, voir l’une d’elles en photo en tête d’article) ont disparu depuis, l’une après l’autre. Hugues suppose qu’elles ont été pêchées, fléchées par des chasseurs sous-marins (alors que la chasse sous-marine est interdite autour de Maurice) et il en est très triste. Et ses plongeurs sont en manque ; en manque d’un poisson très particulier qui n’hésitait pas à tendre son immense gueule pour se faire flatter la gorge…

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