Noël à l'île MauriceC’est un jour particulier sans l’être tout à fait : le soleil brûle déjà les peaux chocolat, les bateaux partent en mer pour une matinée de pêche au gros, le lagon de Trou aux Biches frémit à peine sous la caresse de l’alizé, l’encens s’échappe de quelques temples tamouls. Aujourd’hui l’île Maurice fête Noël sans frénésie mais avec la même ferveur que le reste du monde. Laissez-moi vous raconter…

Île aux Cerfs, plage et lagon de l'île Maurice

J’ai toujours aimé les décalages : partir en week-end le lundi matin ou rentrer le vendredi soir, faire la grasse matinée en semaine ou travailler le dimanche, manger du foie gras en août et faire la diète le soir du nouvel an, regarder un film l’après-midi et écrire la nuit. Ne pas faire comme tout le monde, ne pas entrer dans le moule collectif. Si j’ai aimé Noël lorsque mon fils était enfant et qu’il fallait préserver la magie, depuis qu’il a quitté le nid ce n’est plus qu’une obligation quasi commerciale d’être heureux malgré tout et de faire la fête à tout prix. Et ça, j’apprécie nettement moins…

Sauf lorsque je suis à l’étranger ! Quel plus grand plaisir en effet que d’observer d’autres nationalités préparer cette fête religieuse et la vivre différemment, à des milliers de kilomètres de la cohue indécente d’une Fnac parisienne un 23 décembre (vécu hier !) ?…

Ce matin-là je fais donc comme la veille, j’embarque sur le bateau pour plonger, mais je décide qu’il s’agit là de ma plongée de Noël juste pour le plaisir de la distinguer des autres. A neuf heures il fait déjà 27° dans l’air et l’eau va flirter avec les 28 ou 29° dans la journée, un bain de jouvence…

Une heure plus tard, j’émerge avec des étoiles plein les yeux et un majeur en souffrance : un baliste titan a confondu mon doigt avec un morceau de poulpe ! Si le spectacle enchanteur de deux crevettes stenopus se livrant bataille à l’aide de leurs pinces graciles a capté mon attention pendant que d’autres plongeurs s’extasiaient devant un couple de murènes léopards de plus de deux mètres de long, le baliste au palier a gobé mon doigt pour n’en faire qu’une bouchée dans un appétit vorace qui n’a d’égal que ma surprise – et la douleur – que j’ai ressenti. Le Nikonos V entre les mains, j’œuvrais à replier l’énorme flash Ikelite quand le ventru à écailles qui virevoltait autour des plongeurs s’est jeté sur moi, laissant la marque de ses quatre dents autour de ma première phalange. Il faudra trois jours pour que la douleur puis la gêne cessent, et une semaine pour que l’hématome ne s’estompe tout à fait. J’ai eu de la chance : les balistes titan (ci-dessous) broient du corail à longueur de journée, celui-ci aurait pu être fatal à ma vitesse de frappe sur un clavier !…

Ile Maurice baliste titan

Malgré tout sur le trajet du retour j’apprécie le soleil qui dore ma peau et la lumière presque pure qui illumine toutes les nuances de bleu pétillant sous le soleil… Voguer sur un lagon mauricien à Noël n’a pas de prix.

Le temps d’une douche rapide pour éliminer tout le sel de l’océan indien puis je file au supermarché de Grand Baie qui alimente toute la région. Il y a plus de monde que d’habitude peu avant midi mais l’ambiance est différente de celle d’une ville européenne : ici pas de sourcils froncés, pas de frénésie et pas d’égoïsme. Les Mauriciens font leurs emplettes en restant courtois, les sourires embellissent les visages et surtout le supermarché reste l’un des endroits où l’on se croise, où l’on se salue. Et en ce jour de Noël on prend le temps de se serrer la main, de s’embrasser, de bavarder en quelques phrases et d’échanger des vœux sous la musique de fond qui entonne Jingle Bell tandis que les palmiers du parking sont illuminés de guirlandes électriques : la différence est notable, à Maurice il n’est pas question de faire surenchère autour des cadeaux mais plutôt de faire la fête en famille et entre amis. Noël est l’occasion de s’amuser, de bien manger, de rire, deux fois en une semaine. Parce que la semaine prochaine il y a cette autre fête, le nouvel an que l’on célèbrera dans presque toutes les maisons.

Quand je demande au jeune homme qui me sert chaque jour dans l’épicerie indienne de ma rue s’il va fêter Noël, il esquisse un sourire timide : à l’Européenne supposée chrétienne et à la cliente il n’ose dire non. Mais à la curiosité saine à laquelle je le confronte souvent (pouvez-vous me dire comment on cuit ce légume que je ne connais pas ?), il répond franchement : nous n’avons pas les mêmes fêtes que vous, mais ce soir nous serons quand même avec la famille et nous ferons sauter les pétards.

Ah, les pétards !… Ils font partie des us et coutumes de l’Asie, de l’Inde au Japon. Et l’île Maurice fait alternativement – et au gré des volontés du jour – partie de l’Afrique ou de l’Asie (tout dépend de ses intérêts et de ses échanges économiques et surtout de ses habitants). La mixité de culture et de religion sur l’île offre une liberté de culte et de célébration qui rendrait jaloux d’autres états moins tolérants. Ainsi donc Noël se fête à Maurice plus ou moins discrètement. Simple repas entre amis ou dîner dans la ferveur, Noël ne passe pas inaperçu sous les cocotiers.

Pour moi ici Noël à l’île Maurice est une période de détente : tandis que je devine ma famille et mes amis  à courir entre plateaux de fruits de mer et bûche glacée, je n’ai rien à préparer. Mon fils est venu passer ses vacances scolaires avec moi, ignorant la chance qu’il a de réveillonner sous les tropiques. Et ce soir nous dînerons dans un restaurant gastronomique avec ma meilleure amie et sa famille venus de Paris pour l’occasion. Je n’ai donc qu’à me laisser porter par l’esprit bon enfant qui règne en ce jour et à profiter de la présence de mes proches sous le soleil de mon île préférée.

Chez un couple ami dans l’après-midi j’apprendrai à préparer la purée de giraumon, délicieusement parfumée d’épices mystérieuses. Demain un autre ami nous fera goûter à son civet de cerf longuement mijoté. La chasse à Maurice fait encore partie des loisirs de quelques passionnés et la viande de cerf est réservée aux grandes occasions.

Regarder le soleil se coucher sur la plage de Trou aux Biches a ceci d’exceptionnel que vous savez pouvoir revenir le lendemain, et le surlendemain. Et vous pensez à vos amis qui là-bas à 11 000 km, à l’abri du froid dans leur voiture, bougonnent dans les embouteillages de fin de journée.

Coucher de soleil sur l\'île Maurice

Mais ce soir tandis que les Mauriciens lèveront leurs verres à la santé de leurs amis, si quelques Créoles se préserveront pour la messe du lendemain et que les Indiens participeront de près ou de loin aux réjouissances de cette célébration qui est ici surtout l’occasion de faire la fête, nous ne croiserons que des sourires et de la bonne humeur. Finalement sur l’île Maurice l’esprit de Noël perdure peut-être mieux qu’ailleurs : on a envie de rendre les autres heureux.

Peu d’entre nous ont l’occasion un jour de goûter à Noël dans cette ambiance sereine et bon enfant. C’est un privilège dont les Mauriciens même n’ont pas conscience. Il faut avoir testé un Noël dans une grande métropole pour comprendre la différence, comme la plupart d’entre vous…

Alors à tous ceux qui me lisent aujourd’hui, à ceux qui s’apprêtent à fêter Noël en France ou ailleurs, à tous mes lecteurs expatriés ou non, je souhaite un excellent Noël où que vous soyez !

Nombre d’entre vous ne se déclarent pas habituellement, mais j’espère que quelques-uns auront le temps de raconter ici en quelques lignes leur Noël 2008, pour confirmer ou rectifier mes dires, pour apporter un autre éclairage aux Noël du bout du monde.

Conservons la magie de Noël, coûte que coûte, où que nous soyons. Et soyez heureux !

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