Lundi 11 septembre 2006. Ce matin, atterrissage à 06:30 à Singapour dans un aéroport gigantesque mais silencieux, fleuri, moquetté, et fabuleusement organisé et efficace. Une heure trente de transit, à peine le temps d’avaler un thé digne de ce nom et de faire un shopping express : cartes postales, et Baume du Tigre pour les massages du dos, les étirements ligamenteux, le rhume, la toux, les piqûres de moustiques, les migraines, les maux de dents, ici on vous dira que ce baume est efficace contre tous les maux,… Un must en Indonésie. Et je peux affirmer que c’est au moins efficace contre les courbatures (sans doute grâce au massage obligatoire) et surtout contre la toux.

Avec le rythme des tournages et le fait que nous vivons ensuite en communauté, sans compter que j’ai rarement de petites espèces locales sur moi pour régler de tous petits achats, je ne sais jamais quand j’aurai la possibilité de faire un peu de shopping. Il se réduit en général souvent aux boutiques d’aéroport (quand elles sont ouvertes : pour des raisons d’optimisation de planning de tournage, nous sommes coutumiers des vols de nuit…).

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Nous reprenons un vol Singapore Airlines vers Jakarta, décollage à 9:00. Un vol très confortable à bord de ces avions très propres, avec un personnel extrêmement souriant et serviable, un petit déjeuner qui enchante l’Homme : riz frit et crevettes à l’indonésienne (je ne sais pas encore que ce sera notre régime pour les trois semaines à venir), fruits frais et jus de fruits. Les hôtesses sont en sari indonésien, elles ont une silhouette extra-fine, avec une cambrure exceptionnelle qui ramène leurs épaules en droite ligne au-dessus de la pointe de leur postérieur menu. Gracieuses, souriantes et arborant un maquillage soutenu mais soigné, des cheveux tirés en arrière, un visage très dégagé. Des Tanagras. Voler sur Singapore Airlines, c’est se réconcilier avec l’art du voyage en avion. Si toutes les compagnies pouvaient s’aligner sur ce standard, nous serions tous des voyageurs comblés.

A la sortie du détroit de Malacca, nous survolons pendant une heure la côte artificielle de Singapour, puis celle de Sumatra couverte d’une forêt épaisse, et quelques atolls isolés. Pour la première fois sur un écran je vois apparaître le nom de la mer de Chine puis celui de la mer de Java. Des noms teintés d’aventure, de pirates aux visages de cuir, et de navires aux cales pleines d’épices, d’opium et de porcelaines…

Atterrissage à 09:30, le passage aux services de l’immigration est rapide, nous récupérons nos bagages en cinq minutes, le temps pour un couple de Français charmants de s’adresser à l’Homme : nous aimons beaucoup vos films ! vous êtes bien Pierre Brouwers ? Râté ! L’Homme rectifie le tir avec humour et la dame donne un coup de coude dans l’estomac de son mari : tu vois, je te l’avais dit, tu t’es trompé de nom !… ils sont confus mais ils ne se sont pas trompés d’émission puisque c’est bien de l’un des épisodes des Carnets de Plongée dont ils parlent. PPDA a de la chance : on ne peut pas le confondre avec Claire Chazal !

Thierry Robinet nous accueille à l’aéroport, il sera notre régisseur pendant tout notre périple indonésien. Français, installé à Bali depuis 15 ans, il est semble-t-il le personnage incontournable pour toutes les équipes de télé française : il a tourné en février un épisode d’Ushuaïa avec Nicolas Hulot en Papouasie Nouvelle-Guinée, et il connaît donc très bien notre réalisateur, Luc Marescot. En télévision, le monde est tout petit… Au fil des semaines à venir j’en viendrai à apprécier Thierry au-delà de ses fonctions de régisseur : c’est un guide extraordinaire, parlant couramment indonésien, et il se montre intarissable sur l’Indonésie. Il nous entraîne vers la navette du Sheraton, l’hôtel qui va nous héberger pour les deux nuits à venir. Situé à cinq minutes de l’aéroport (on n’entend pas du tout les avions !, euh… sauf entre 05:34 du matin et minuit…). Devant l’entrée de l’hôtel un vigile qui tient à avoir un regard arrogant et suspicieux inspecte nos sacs à dos et le sac de mon ordinateur : le Sheraton est un hôtel de chaîne américaine et… nous sommes le 11 septembre ! Il y a tout juste cinq ans, à l’île Maurice, je regardais en boucle les images des tours qui s’effondraient l’une après l’autre, en pensant à mon fils et ma nièce que j’avais emmenés là-haut au 81ème étage, sur la terrasse à ciel ouvert, juste six mois avant cet événement tragique.

Sheraton : standard US. Belle piscine. Terrasse sur lagon artificiel. Service souriant et gentil. Cet hôtel devait être l’un des fleurons de Jakarta il y a quinze ans. La chambre est vaste, les meubles sont de bois rouge, de belle facture. Mais le marbre de la salle de bains et les joints de carrelage ont vécu, quelques brûlures de cigarettes attestent du poids des ans et de la négligence d’un groupe américain qui se méfie de l’instabilité du régime politique et n’investit qu’avec frilosité. Un hôtel qui aurait mérité un emplacement moins proche de l’aéroport, un lagon naturel et quelques palmiers ou bananiers supplémentaires pour dissimuler quelques grossières structures de béton. Mais lit king size, draps de coton soyeux, climatisation légère, fleurs tropicales et chants d’oiseaux… Nous sommes conscients qu’il faut en profiter : la production n’a pas pour habitude de nous héberger dans des hôtels de grand confort, et nous savons ce qui nous attend pour les nuits à venir.

Déjeuner rapide puis sieste nécessaire après ce long voyage depuis Paris. En fin d’après-midi je sors dans le jardin et je salue une femme qui se baigne dans la piscine en leggins, jellabah bleu pastel, et foulard sur la tête. J’admire de loin son aisance dans l’eau puis elle ressort très vite et s’éloigne aussitôt, sans profiter des chaises longues.

Un parfum de Garam flotte dans l’air, ces cigarettes fines parfumées au clou de girofle qui crépitent légèrement à chaque aspiration. J’apprendrais un peu plus tard que le filtre laisse sur les lèvres un goût légèrement sucré, mentholé.

Je fais quelques photos du jardin sans me méfier : lorsque l’appareil photo est stocké dans une pièce climatisée, l’objectif s’embue en cinq minutes dès qu’il est sorti en température ambiante… Léger voile sur les photos… Je laisse l’appareil se mettre en température puis je reprends les photos pendant que l’Homme relit sur la terrasse des comptes-rendus d’exploration de grottes à Bornéo.

Dîner au buffet du Sheraton : sushis, sashimis, espadon fumé, crevettes à la citronnelle et aux piments, moules vertes de Thaïlande farcies d’un hachis de mangues pimentées, lamelles de canard rôti à la citronnelle, salade de calmars, poulet sauté au combava (kaffir lime), ragoût de bœuf au piment, poisson au curry, riz frit,… Pastèque, ananas, melon vert, pâtisseries, bananes chaudes au lait de coco,… Pas tout goûté, mais presque. Dès que je suis en voyage, mes papilles s’éveillent et cherchent les parfums, les alliances, l’exotisme.

Jus de tomate : la serveuse s’étonne un peu de ma commande et lorsqu’elle revient avec mon apéritif elle dépose devant moi un verre de jus de fruit frais, une tomate passée au mixeur, le goût s’en trouve modifié, légèrement sucré, et la pulpe remonte en surface (sur les ¾ du verre). Rien à voir avec la purée de tomates que nous avons l’habitude de consommer, nous, Occidentaux. Dorénavant, ce sera jus d’ananas.

Au dîner, nous parlons photo avec l’Homme : dès l’arrivée de l’équipe demain, et pour la première fois, je ne resterai pas en dehors du champ de la caméra puisque cette nouvelle série intègre chaque membre de l’équipe au scénario, chacun sera filmé dans le cadre de ses fonctions au sein de l’expédition et je suis là pour prendre toutes les photos du tournage et tenir le journal de bord. Je serai un personnage à part entière, même si je trouve cela un peu dérangeant. D’un naturel plutôt discret, je me juge mauvaise comédienne. Ce qui me plait surtout c’est de pouvoir exercer mon travail sans contrainte cette fois, je n’aurais pas à faire constamment attention à « ne pas être dans le champ », ce qui est très contraignant pour un photographe de plateau. Je pourrai au contraire être au cœur de l’action et faire les photos à l’instant T. Et je me persuade que, de toutes façons, avec les commandes de Plongeurs International et de France 5, je suis en mission et je dois travailler de façon autonome, sans trop me préoccuper de la caméra. Reste à connaître le sentiment du réalisateur, et son ressenti de la présence d’un photographe à l’image… Certains l’intègrent bien, d’autres sont plus mal à l’aise. Je ferai donc attention à me faire toute petite malgré tout.

Nous prenons un dernier thé en profitant du jardin luxuriant éclairé subtilement. A l’abri de vastes baies vitrées qui nous protègent de l’humidité de l’air.

Moustiques !… Je mets la clim’ à fond dans la chambre pour les anesthésier. Chasseur prédateur de mosquitos, l’Homme en explose trois ou quatre entre les deux battes qui lui servent de mains, et pour dormir tranquille je branche une prise avec petite plaquette d’anti-moustiques pour nous garantir une nuit sereine. L’une de mes astuces de voyageuse : toujours emporter avec soi un kit complet anti-moustiques !

Demain l’équipe nous rejoindra pour la première journée de tournage du premier épisode d’une nouvelle série télévisée en laquelle nous croyons très fort : Carnets d’Expédition.

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