Karen von OpstalPas de voyage enrichissant sans rencontre prédominante : accumuler les miles en avion, fouler les plus belles plages du monde, admirer des paysages à couper le souffle, ne sont que broutilles sans l’émotion d’un contact avec des hôtes, ceux qui vous ouvrent leur porte, qui racontent leur quotidien ou leur histoire. On m’avait parlé de Karen von Opstal, et j’étais curieuse de rencontrer cette dame au nom venu du froid pourtant résidente du désert égyptien depuis vingt ans.

Karen Von Opstal Egypte

Karen est déroutante, peut-être même dérangeante au premier contact : un accent prononcé quelle que soit la langue dans laquelle elle s’exprime, une voix rauque, une expression râpeuse, même et surtout lorsqu’elle s’adresse en arabe à ses interlocuteurs. Néerlandaise de naissance, elle s’exprime parfaitement en anglais, comprend suffisamment le français pour répondre correctement en y mêlant quelques mots de Shakespeare, maîtrise l’allemand, et quelques expressions d’italien. Mais vivant sur la plage de Marsa Shagra depuis près de dix ans, elle a très vite appris à échanger en arabe pour pouvoir converser avec les Egyptiens. Et même au bout de dix jours je m’amusais encore d’entendre cette blonde apostropher des fonctionnaires locaux dans la langue des Mille et Une Nuits… (même si avant d’être traduits en arabe les contes ont été écrits en persan).

Karen von Opstal a l’âge de son sourire et ce n’est pas l’éclat de ses grands yeux bleu de Delft qui le démentira. Enveloppée de sarouels, châles et mousselines, elle traverse le désert en tongs ou en sandalettes de cuir fatigué, ôtant ses couches successives d’étoffes comme autant de pelures d’oignon au gré de la chaleur qui fait danser le mercure sous le soleil égyptien. Parfaitement intégrée à son environnement, elle vit dans une hutte située sur la plage, à quelques mètres du lagon ; si près, qu’il y a quelques années, une marée plus accentuée que les autres ont envahi sa « maison » sur plusieurs centimètres de haut. Elle s’amuse encore d’avoir travaillé sur son ordinateur les pieds dans l’eau…

Car si elle semble traverser la vie comme un elfe sous le soleil, Karen travaille : esprit en perpétuel questionnement, elle observe, écoute, analyse et déduit dans la foulée. Ceux qui la côtoient plus de quelques heures prendront l’habitude de suivre l’extrême mobilité de son regard qui vole des uns aux autres, qui scrute, qui trouve. Et Karen trouve des trésors…

Elle est monitrice de plongée lorsqu’elle arrive sur les bord de la Mer Rouge en Egypte en janvier 1989. Elle est l’une des premières à entrer dans l’eau sur des sites alors inconnus, et rencontre un Egyptien, Hossam Helmy, qui cherche alors sa voie après avoir servi le président Sadate et son successeur pendant une dizaine d’années. Elle l’initie à la plongée, ils croisent alors le chemin d’un autre aventurier du désert, Ross MacGrath, Australien aux mille métiers et ils entreprennent ensemble d’explorer toute la côte sud égyptienne, jusqu’aux frontières du Soudan et au-delà, en découvrant les premiers les sites magiques des Brothers Islands et de St-John’s.

Ils créent alors ce que Karen appelle « un petit business de safari diving« , à mi-chemin entre trek dans le désert et plongées inédites, avec itinérance en jeeps et sous tentes, une activité qui connait rapidement un succès tel que Hossam décide d’en faire un projet plus vaste afin de protéger les eaux de ce territoire avant même que les plongeurs découvrant à l’époque Sharm-El-Sheikh et Dahab ne s’en soient lassés pour descendre plus bas : les trois amis s’établissent définitivement à Marsa Shagra, à 20 km au Nord de Marsa Alam, bien avant qu’un aéroport vienne abreuver la région de visiteurs désireux d’en (sa)voir davantage… Le Red Sea Diving Safari est lancé.

Mais un accident de plongée va interdire soudain à Karen d’encadrer des plongeurs, et elle revient à ses premières amours : géologue de formation, archéologue par passion, elle entre alors plus avant dans le désert et en explore ses moindres replis, passant au laser de ses yeux de porcelaine les façades des roches montagneuses, découvrant hyéroglyphes et pétroglyphes au gré de ses incursions sur le territoire des Bédouins.

Lorsque nous lui demandons un soir de nous montrer quelques secrets de son désert, elle sourit doucement à la lueur des bougies dans le café bédouin qu’elle a créé sur la plage pour le plaisir des plongeurs en fin de journée. S’engage alors une conversation passionnante sous les étoiles, qui débouchera trois jours plus tard sur un réveil à 4:00 du matin pour nous entraîner vers Wadi El Barramya où elle veut nous montrer le temple de Kanais et quelques hiéroglyphes.

Après les attentats d’Assouan en 1993 et de Sharm-El-Cheikh en 2005, la police égyptienne se montre extrêmement rigoureuse sur les contrôles de sécurité : il faut demander des autorisations plusieurs jours à l’avance et la réputation de Karen et sa maîtrise de la langue arabe peuvent accélérer, voire faciliter, les opérations. Néanmoins à 04:30 du matin nous rejoignons un convoi officiel pour nous engager sur l’unique route qui descend vers Assouan : deux voitures de police nous encadrent, phares latéraux rasant les bas-côtés, prêts à détecter les moindres assaillants. Cette route qui descend vers le Nil est toute neuve, elle a été inaugurée début 2008, peu de touristes l’ont empruntée jusqu’alors : je souris (d’appréhension ?…) quand nous faisons une halte à 06:00 dans une immense cafeteria vide, fraîchement peinte, avec une poignée d’employés désoeuvrés, et un vaste parking prêt à accueillir les bus qui contiendront des hordes de touristes.

Vingt minutes plus tard Karen laisse discrètement notre guide (son employé) expliquer au premier check-point la raison de notre visite et de notre voyage : nous voulons juste prendre des photos de hyéroglyphes. Sur les ruines d’une ancienne mine d’or financée par les Anglais, les policiers discutent ardemment, malgré notre escorte policière qui détient les documents signés par les autorités. L’escorte en question nous abandonne d’ailleurs là, les deux voitures faisant immédiatement demi-tour… Curieuse sensation de soulagement mêlé à un soupçon d’incertitude : sommes-nous de nouveau en liberté ou finalement en danger ?…

Mais non, en reprenant la route nous apercevons une autre voiture de police qui a pris le relais et nous suit à distance respectable. Au check-point de la province d’Assouan, nouvelles négociations, Karen reste assise dans le 4×4 avec nous et je prends la mesure de son statut de femme dans un pays dominé par une religion peu encline à la considération pour le sexe dit faible. Et Karen n’est pourtant rien moins qu’une femme de tête…

Nous obtenons enfin le droit de passer, avec nos papiers en règle et tous les documents signés, et nous reprenons la route. Karen se détend un peu, elle sait les policiers sourcilleux et d’humeur changeante : vous pouvez avoir toutes les signatures sur le bon document, vous n’êtes jamais à l’abri d’un caprice ou d’un nouveau règlement de province. Et son expérience lui donnera raison cinq minutes plus tard : la voiture qui nous suivait tranquillement sur cette route déserte nous dépasse soudain et nous fait signe de stopper. Un officier vient d’appeler son subordonné pour lui demander de nous faire rebrousser chemin : nous avons bien l’autorisation d’utiliser cette route vers Assouan, mais pas celle de nous arrêter au temple de Kanais !…

Karen tente de parlementer, par l’intermédiaire de notre guide, mais c’est un échec : à 07:30 nous devons faire demi-tour alors que nous ne sommes plus qu’à 60 km du Nil.

Devant notre déception, même si elle nous avait prévenus qu’en Egypte rien n’est jamais acquis, elle transforme cette journée en jeu de l’oie : frissonnant encore dans le vent frais du désert, pas encore incommodés par la fournaise qui ne s’est pas déclarée aux petites heures du jour, nous scrutons les roches de chaque pan de montagne et nous nous arrêtons devant chaque promesse de pétroglyphes. Et ils sont nombreux !…

petroglyphe Egypte

Gravés sur des roches plates, des dessins naïfs racontent la vie des Bédouins quelques millénaires auparavant, nous attirant comme des abeilles sur la lavande : nous découvrons avec respect mais émotion des représentations de girafes, gazelles et personnages introduits dans leur vie courante. Une partie de l’Egypte ancienne prend vie sous nos yeux d’Occidentaux, et comme chaque fois que je fais une incursion dans l’Histoire, j’imagine celle de celui qui a gravé, pour l’éternité et avec des outils de fortune, quelques images de son quotidien.

Karen von Opstal Egypte

En grimpant au-dessus d’une dune de sable d’or qui se défile sous nos pas, nous découvrons le dessin de deux bateaux et un personnage, gravure estimée à 2 000 ans avant J.C. d’après Karen. Quelques kilomètres plus loin un petit bonhomme qui danse avec les bras relevés au-dessus de la tête accuserait un âge de 3 200 ans avant J.C…. Et la journée n’est pas terminée.

petroglyphe Egypte

Sur le chemin du retour, et au gré de nos haltes nombreuses, Karen nous raconte le désert, son désert. Le Sahara se heurte ici à la Mer Rouge, et sur ses lèvres nous cueillons les traces anciennes des Bédouins qui le font vivre chaque jour : un Bédouin ne peut parcourir plus de trois kilomètres par jour dans le désert (comptez cinq kilomètres sur une route normale). Et chaque puits d’eau est situé tous les vingt kilomètres à vol d’oiseau…

Elle nous désigne un palmier-dattier, dont les fruits sont recommandés contre le diabète. Si vous laissez infuser les dattes toute une nuit, ce sera aussi un excellent remède contre les migraines. Et d’ailleurs ces buissons, là, à vos pieds, frottez quelques-unes des maigres feuilles qu’il arbore, elles appartiennent aux saponifères, vous pourrez vous en laver les mains…

Trois jours plus tard Karen nous emmènera passer une autre journée dans le désert, nous entraînant de mines de mica en mines d’émeraude, au gré de temples anciens bâtis à même la montagne dans des villages fantômes. Une autre histoire à vous raconter…

Karen von Opstal fait partie de ces femmes qu’on aimerait devenir un jour, mélange harmonieux de sagesse et de naïveté, esprit libre dans une tête bien faite, bien pleine. Une belle femme, au sourire dévorant. Timide, elle ne se laisse pas apprivoiser facilement, mais elle a le contact aisé et aime transmettre. Si vous partez un jour plonger avec Blue Lagoon et Red Sea Diving Safari dans l’un des trois villages de Marsa Shagra, Nakari ou Wadi Lahami, ou si vous voulez seulement profiter de son immense expérience et l’écouter parler en bédouin, demandez à la rencontrer. Pour un coucher de soleil, un dîner dans le désert, une nuit sous tente bédouine, une journée ou un safari de quelques jours, elle vous entraînera comme nous à la découverte du désert, de celui qu’elle a arpenté depuis près de vingt ans, celui dont elle n’a pas encore tout révélé. Astronome à ses heures, elle vous montrera les étoiles, celles qui illuminent le Sahara la nuit, celles qui feront briller vos yeux ou ceux de votre compagne…

Contactez-la de ma part, via son site web Red Sea Desert Adventures. Elle se fera un plaisir de vous répondre, au gré de la stabilité fantaisiste des connexions Internet en Egypte. Pour notre prochaine visite elle m’a promis quelques nuits sous tente, en 4×4 ou avec des chameaux.

Les Mille et Une Nuits vous dis-je !…

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