Bhutan, maison traditionnelle ©Marie-Ange Ostré
Prendre un thé au Bhoutan, invitée spontanément au cours de l’une de mes rencontres en dehors de la boucle classique des visites organisées sur le territoire bhoutanais fut un vrai moment de bonheur simple, favorisé par mon guide compréhensif. 

Explorant le Bhoutan depuis une semaine j’hésitais entre me laisser convaincre à 100% par le discours marketing très affuté de ce pays asiatique du bout du monde, et ce qui me semblait être une légitime déception. Le Bhoutan, j’en avais rêvé pendant de longues années (je l’évoque dans mon livre numérique Un Monde Ailleurs, le Meilleur du Blog de Voyages) l’imaginant comme l’un des derniers territoires inexplorés en ce vaste monde, loin de toute pollution et baignant dans une forme de virginité commerciale. Pourtant mon bilan provisoire à ce moment de mon séjour était déjà mitigé (je vous invite à lire mes conclusions sur mon voyage au Bhoutan).

Ce jour-là j’entamais mon huitième jour de ce voyage itinérant, et même si je me délectais de paysages somptueux constitués de vallées encaissées au creux de ces montagnes impressionnantes du sud de l’Himalaya, même si je souriais encore devant le costume traditionnel des hommes qui portent jupe et chaussettes hautes, je peinais à me laisser envoûter totalement par un exotisme qui tardait à venir.

Tout cet environnement me semblait trop propret, trop lisse, comparé à tout ce que je connais de l’Asie. Quelques jours plus tard je découvrirai (en exigeant que le chauffeur s’arrête dans un village non prévu sur l’itinéraire préalablement approuvé par les autorités)des maisons non repeintes de frais, des ruelles encombrées par des détritus, et des enfants morveux oui mais aux yeux pétillants d’excitation en suivant cette blonde avec ses appareils photos. Les Bhoutanais sont spontanément accueillants, souriants, mais trop inaccessibles du fait d’une incapacité à communiquer avec eux directement : si vous ne parlez pas bhoutanais  (dzongkha) il vous faut converser par l’intermédiaire de votre (inévitable) guide bilingue anglais qui traduit parfois des réponses identiques à celles de la veille tandis qu’elles devraient de toute évidence varier quelque peu en fonction des régions de ce beau pays ou des circonstances.

J’étais parvenue au centre du Bhoutan, et je venais de sacrifier (comme quelques milliers de touristes autour de moi, pour 95% d’entre eux des touristes locaux) à ce festival du feu qui se tient dans la région de Bumthang début octobre. Ce qui fut à l’origine une suite de cérémonies rituelles est visiblement devenu un tel cirque touristique que même les moines les plus âgés froncent le sourcil devant l’impatience bon-enfant du touriste régional ou devant le manque de respect du touriste-étranger-photographe-amateur. A tel point que pour écarter la foule quelques disciples se chargent de dégager le passage en frôlant les pieds des visiteurs avec de grosses torches enflammées : place aux moines et à leurs instruments de musique, place aux rites, place aux chants et à la musique (que l’on n’entend presque plus tant la foule s’exclame et rit en se retrouvant), place à cette cérémonie du feu qui veut que l’on traverse l’espace entre deux feux de joie gigantesques pour chasser les mauvais esprits qui vous tourneraient autour.

Pour m’extraire de cette ambiance folle qui manquait d’authenticité j’avais décidé de repartir à pied vers la route principale quitte à parcourir des kilomètres à pied entre les pins odorants le long de la rivière de jade en contrebas le temps que le chauffeur (et son guide acolyte) réussisse à extraire le 4×4 du parking saturé par des chauffeurs désireux d’abandonner là leur véhicule en dépit du bon sens. Belle et douce promenade dans l’air pur de cette demie-journée, solitude bienvenue pour celle qui fuit les rassemblements touristiques comme une mouche le vinaigre.

Dans l’après-midi mon gentil chauffeur compréhensif (très expérimenté au volant et qui parle aussi mieux l’anglais que mon guide non moins charmant) décide de m’aider à entrer en contact avec la population. Il choisit un petit village plus éloigné que les autres, puis quand je me dresse dans la voiture, à l’affût d’un couple triant le riz sur le bord de la route, il me propose de s’arrêter quelques minutes. Echange de sourires, je saute du véhicule et entraîne le guide vers les deux Bhoutanais affairés. Ils m’expliquent alors que le riz doit être trié, nettoyé, séché, avant d’être empaqueté pour le vendre au village ou à la coopérative. Sur leur invitation je joue avec le large panier en tentant d’imiter la brave dame qui depuis des lustres sait comment le manier, je fais rire tout le monde avec une évidente bonne volonté, puis je m’éloigne dans la lumière douce de cette fin d’après-midi.

Les hommes se plaignent de leurs épouses devenues accros aux soap-operas des chaînes indiennes, elles adaptent désormais l’heure du dîner à l’horaire de diffusion de leur série préférée afin de n’en rater aucun épisode.

Un chemin de terre court entre deux champs de pommes de terre. Au loin j’aperçois un petit groupe de maisons aux murs chaulés de blanc, aux toits de tôle ondulée couverts (comme il se doit partout au Bhoutan) de piments colorés séchant au soleil. En parcourant la centaine de mètres qui mène vers les fermettes je reconnais sur le bas-côté les feuilles caractéristiques d’une plante illicite en bien des endroits du monde. Je me penche, je presse deux ou trois boulettes puis hume l’effluve caractéristique de l’huile déposée sur mes doigts : il s’agit bel et bien de cannabis poussant à l’état sauvage le long des champs. Lorsque je le signale à mon guide, il sourit gentiment et confirme que l’usage de drogue est illégal au Bhoutan. Je n’insiste pas, même si j’ai bel et bien remarqué depuis quelques jours que les yeux de certains au pays du Bonheur National Brut (pour reprendre le meilleur slogan du pays) n’ont pas tous l’aspect légal, notamment chez les personnes âgées.

Au bout du chemin je m’approche d’un pré dans lequel broutent quelques ânes ; une femme est là avec sa longue jupe et son ample panier qu’elle porte sur le dos. Elle cueille des concombres et de petites tomates dans son jardin bluffant de santé, et ramasse quelques noix au pied d’un arbre sans doute centenaire.

Echange de quelques mots entre elle et mon guide. Elle observe mes cheveux blonds, mon rouge à lèvres rose (toutes les femmes au Bhoutan, même les plus âgées, ont une prédilection pour le rouge pimpant) et pose des questions en me fixant avec un sourire curieux mais plein de bonté. Elle me tend deux grosses noix, je remercie, et tente d’ouvrir ces trucs gros comme des balles de golf en les pressant l’une contre l’autre. Autant j’y arrive sans trop de mal en France, autant ici les noix sont si grosses que j’ai du mal à en tenir deux dans une seule main !

Elle rit, tend la main, récupère les noix, les broie d’un geste dans sa serre d’acier, et me les rend aussitôt !

Je me sens un peu ridicule, mais je goûte avec plaisir ces fruits que j’aime tant et la remercie dans sa langue (le dzongkha). Elle apprécie, me tend alors un petit concombre, puis deux, puis des tomates. Je ne sais plus que faire pour la remercier, hésitant entre le rire et l’humilité, et je m’en remets à mon guide qui me déleste rapidement de ce qu’il prendra soin de conserver pour sa consommation personnelle plus tard dans la soirée. Puis la dame m’entraîne vers sa maison quelques mètres plus loin.

Au rez-de-chaussée la maison abrite une sorte d’étable fourre-tout, j’aperçois le bazar incommensurable de cette remise tout en gravissant l’escalier de bois abrupt  qui grimpe depuis l’extérieur de la maison vers le premier étage. Un premier sas qui permet de se déchausser tout en se protégeant du froid extérieur l’hiver, puis je pénètre dans une première pièce commune dans laquelle je découvre une jeune fille d’une quinzaine d’années assise sur un coffre de bois positionné à deux mètres d’un écran de télévision qu’elle scrute avec tant d’attention que c’est à peine si elle remarque notre entrée. Autour de la pièce carrée je compte trois couches à même le sol, comme autant de paillasses dotées de grosses couvertures de laine rêche. Un homme dort ostensiblement dans le coin, visage tourné contre le mur. La femme nous entraîne dans une vaste pièce ornée de photos du roi précédent (le père de l’actuel) et d’autres du jeune couple royal. Trône ici un autel peint de motifs ressemblant à ceux que je retrouve chaque jour dans le temples ou les monastères à travers le pays, avec une prédominance des teintes rouge et or. Nous voici dans la pièce réservée à la pratique de cette forme si spécifique du bouddhisme, une pièce destinée également à recevoir les amis.

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D’un geste mon hôtesse m’invite à prendre autant de photos de son intérieur que je le souhaite pourtant je la rejoins bien vite dans la cuisine familiale, une pièce carrée dans laquelle trône un poêle à bois destiné à réchauffer la pièce (voire la maison) et à cuire le dîner du jour. Des rayons de soleil obliques inondent l’endroit, ricochant sur quelques noix qui ont roulé au sol, sur des piments séchés qui dorment dans un coin.

En cette fin d’été rien ne mijote sur le feu pour l’instant, mais elle bavarde avec mon guide tout en s’affairant à la préparation d’un thé très traditionnel : le thé au beurre de yak, emblématique de toutes les régions himalayennes. Ce n’est pas la première fois que j’en consomme : j’en bois de temps en temps ici au Bhoutan, j’y avais également déjà goûté aux frontières du Tibet en Chine. Honnêtement je ne déteste pas, ce thé n’a pas vraiment de goût si le beurre a été conservé dans de bonnes conditions. Il est juste ici plus sucré, plus riche en graisse, mais buvable. De toutes façons j’apprécie tant l’invitation spontanée de mon hôtesse que je ne gâcherais ni son plaisir ni le mien !

Au fil de la conversation j’apprends qu’elle doit avoir à peu près mon âge ; avec son visage buriné par les grands froids et une vie de labeur en extérieurs je lui donnais au bas mot dix ans de plus. Elle a trois enfants, dont l’aîné travaille déjà. L’adolescente à côté va encore à l’école mais « elle n’est pas très consciencieuse ». Mon hôtesse se plaint que la nouvelle génération est moins âpre au travail, un discours commun à nos deux cultures ! Son mari dort parce qu’il a travaillé aux champs depuis tôt le matin, et oui toute la famille dort dans la même pièce commune même si certains regardent la sacro-sainte télévision tandis que les autres dorment.

Le Bhoutan fut le dernier pays au monde à recevoir la télévision (en juin 1999, en 2014 le pays reçoit environ 45 chaînes de télévision dont une majorité en provenance de l’Inde toute proche). Les hommes se plaignent de leurs épouses devenues accros aux soap-operas des chaînes indiennes : elles adaptent désormais l’heure du dîner à l’horaire de diffusion de leur série préférée afin de n’en rater aucun épisode. Les enfants eux se montrent désormais désireux d’apprendre l’anglais et le hindi en priorité, afin de pouvoir comprendre les programmes diffusés.

Mon hôtesse coupe un concombre en petits morceaux, et me les tend tout en posant à son tour des questions à mon guide. Elle veut savoir d’où je viens, pourquoi je suis venue dans son pays, pourquoi je prends autant de photographies (avec son autorisation). Elle comprend que je voyage beaucoup, mais ne comprend pas mon métier d’auteure spécialisée dans le domaine du voyage. Pourquoi faire ? Elle ne sait pas où se situe l’Indonésie (où je vis alors), mais elle connait le nom (ou la réputation) de la France. Tout comme mon guide elle s’étonne quand je déclare vouloir lui offrir quelque chose à mon tour pour la remercier de son hospitalité, elle rit et demande si elle peut recevoir une photo que j’ai prise d’elle tout à l’heure dans son jardin. Je regrette de ne pas avoir emporté avec moi une imprimante de poche, pour la satisfaire immédiatement. Je promets.

En repartant nous nous heurtons à une vache qui obstrue l’accès à l’escalier de meunier qui nous permet de redescendre dans la cour encombrée d’une vieille brouette et de grands paniers. Mon guide repart avec un bocal de piments du jardin, dûment marinés dans un jus qui doit être explosif. Le piment est l’aliment de base au Bhoutan, même si certains affirment qu’il s’agit du riz détrôné depuis peu par la pomme de terre récemment introduite dans le pays (plus facile à cultiver dans tout le pays).

J’ai vécu deux heures hors du temps, hors du carcan millimétré d’un gouvernement qui tient à faire croire au paradis sur terre. J’ai eu enfin un vrai contact avec une Bhoutanaise simplement heureuse de me recevoir chez elle, sans autre intermédiaire qu’un jeune guide désireux de me satisfaire tout en laissant tomber pour quelques instants les instructions dans lesquelles on enferme le séjour des touristes dans ce dernier royaume de l’Himalaya. Un plaisir simple, mais un pur bonheur. Ma conception du voyage.

 

Le Bhoutan est le dernier royaume situé dans la région himalayenne, avec une superficie équivalente à celle de la Suisse. Sa population estimée à 750 000 habitants est répartie essentiellement sur les hauts plateaux et dans les vallées de l’ouest du pays. Son économie est basée sur l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, la vente à l’Inde d’électricité (origine hydrodynamique), et plus récemment le tourisme. D’autres informations sur le site web de l’office de tourisme du Bhoutan.

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Marie-Ange Ostré

Blogueuse voyage depuis 2004, auteure et photographe, j'ai exploré 75 pays à ce jour et vécu en différents endroits (Indonésie, Espagne, Suisse, La Réunion, île Maurice). Si vous appréciez mes publications n'oubliez pas de me suivre sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram et Facebook. Merci pour votre fidélité !

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