boulerecit.jpgCe matin nous nous sommes réveillés sur un bateau d’une drôle d’allure, ancré dans une baie d’Eua, l’une des îles des Tonga. Temps gris et mer d’huile. Au petit déjeuner le capitaine aborde l’unique quai de l’île digne des grands romans de Jules Verne : végétation dense, population de 600 habitants, confort frustre, os humains, araignées géantes… Ici nous ne resterons qu’une journée, une bien belle journée, et nous allons tourner six séquences très riches ! Sur un rythme soutenu, comme d’habitude. Pendant que nos plongeurs explorent les fonds marins, l’équipe terrestre descend à terre.

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Je pourrais écrire six articles pour raconter cette seule journée, mais il faut bien choisir… Alors je vous montre ici l’une des curiosités d’Eua, un arbre mais pas n’importe lequel (photo ci-dessus, cherchez le tout petit bonhomme en blanc dans les racines sur la gauche…). Nos guides Tongiens, Joe et Peter, nous entraînent à bord de deux 4×4 dont ils maîtrisent parfaitement la conduite même si l’un des deux Range Rover n’a plus une seule vitre et que l’autre a les sièges défoncés et grouille de voraces fourmis rouges. Après moult cahots, glissades dans la boue de pistes à peine tracées, et grimpettes abruptes, ils s’arrêtent en forêt épaisse et nous conduisent au bord d’un gouffre surplombé sur l’autre rive par un énorme, mais véritablement énorme, banyan. Ils nous avaient dit « laissez-nous vous montrer le plus grand banyan du monde« , et nous avions sourit. Pigeons voyageurs comme nous le sommes tous dans cette équipe, des banyans nous en avons vu un peu partout dans le monde, et des gros. D’autre part, et c’est un fait avéré, partout où nous allons, il y a toujours quelqu’un pour nous assurer d’un superlatif « le plus… du monde ! » (notamment aux Etats-Unis et dans ses dépendances ou alentours). Alors nous sommes toujours sceptiques, dubitatifs, voire narquois.

Mais là…

Joe et Peter nous regardent, puis se tournent vers leur arbre : « chaque fois nos visiteurs sourient, mais quand ils le voient, ils confirment qu’ils n’en ont jamais vu un si gros ; alors si vous savez où il y en a un plus grand, surtout dites-le nous !« . Le sourire de Patrick, notre réalisateur, ressemble à celui d’un chat qui aurait découvert un repaire de souris : « bon, on va se faire une petite séquence !« . Rapidement il nous met en scène et nous tournons, virons, grimpons, au gré de ses besoins. Mais quand il voit Joe descendre dans le gouffre puis se hisser à la force des bras sur l’une des racines à nues, il nous envoie faire le tour du monstre.

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Joe nous guide entre les racines sur la rive opposée et nous enjambons des tronçons épais comme les cuisses d’un sumo. Agile comme un singe, sans doute habitué depuis l’enfance à jouer dans l’ombre du banyan, il entraîne l’Homme à flanc de gouffre, et poursuit son évolution dans les méandres du géant. Nous sommes en plein film de science-fiction, nous suspendant aux racines qui serpentent partout, et le souvenir des créatures aux bras innombrables et mouvants des films Alien me vient à l’esprit. Mais le reste de notre petite équipe suit l’Homme, sous l’œil de la caméra de Patrick, et quand il enjambe quelques racines au-dessus du gouffre (voir Joe ci-dessous qui nous ouvre la voie), nous l’imitons sans hésitation malgré l’appréhension légitime d’une chute potentielle de… trente mètres ! Par contre, quand je constate que l’Homme qui possède une carrure d’athlète peine autour d’un tronc plus large que lui et que je devine pourri de l’intérieur (le tronc, pas l’Homme !), ma détermination flanche un peu et je décide de m’abstenir afin de ne pas offrir un scoop morbide à Patrick, et je poursuis par l’intérieur des racines, pour rejoindre le groupe.

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A ce moment-là, l’Homme se retourne et me voit derrière lui. Pensant que je l’ai suivi jusqu’autour du tronc pourri au-dessus du gouffre, il entre alors dans une grande colère et me fait une scène digne d’Attila : rétrospectivement, l’Homme craint pour ma vie et n’entend plus rien. Impossible de placer un mot et de lui expliquer que je n’ai pas contourné le tronc pourri au-dessus du vide, que je me suis contentée des racines plus à ma taille et qui étaient saines.

L’Homme se met très rarement en colère. Mais cela me servira aussi de leçon : deux jours de bouderie pour une prise de risque au-dessus d’un gouffre.

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