Soudain dame Tour Eiffel quitte son habit de lumière et Paris s’embrase : voici venues les minutes glorieuses du feu d’artifice du 14 juillet 2010. Les rues autour du secteur des jardins du Trocadéro ont été interdites à la circulation dès 17:00, plus aucune voiture sur les quais, les piétons sont filtrés, et la foule s’est installée, festive et turbulente, sur tous les axes disponibles. Ce soir la France récemment privée d’une victoire à un jeu de ballon se réunit pour sacrifier au rituel des feux follets aux pieds du symbole le plus réputé de la capitale.

Je viens de grimper comme l’année dernière sur la terrasse d’un toit parisien non loin du quartier bouclé par la police. Je vous avais raconté le feu d’artifice du 14 juillet 2009, et j’ai publié quelques mois plus tard des vidéos pour ceux d’entre vous qui n’avaient pas pu se déplacer à l’occasion du feu d’artifice tiré depuis la Tour Eiffel le 22 octobre 2009 pour son anniversaire.

A l’aide d’une paire de jumelles je distingue quelques hommes en costume-cravate, un verre à la main, bavardant avec des femmes en robe sur la terrasse du premier étage de la Tour Eiffel tandis que le jour se languissait comme une demoiselle à l’aube de sa nuit : quelques privilégiés ont eu accès à la Tour. Une réception privée. Pour qui ? Pour quoi ?

Autour de moi une poignée de voisins habitués des lieux, l’un d’entre eux propose un peu de champagne, l’élixir le plus digne pour célébrer notre fête nationale. Trois gouttes d’ivresse, quelques bulles qui explosent sous le palais avant que le ciel ne s’illumine de la toute première fusée : je perçois plus que je n’entends la musique qui accompagne le spectacle son & lumières qui se déroule autour des fontaines du Trocadéro et qui vole au gré du vent jusqu’à nous, sur fonds de « Emmenez-moi… » bien parisien. Puis une clameur enfle depuis les quais de la Seine : place au feu d’artifice le plus attendu de l’année !

Or, mauve, vert, orange. Couleurs chatoyantes dans une tempête d’explosions qui se répercutent à l’intérieur des jardins, le long des façades de bâtiments nobles aux pierres lisses.

Projections fulgurantes de fusées lumineuses qui grimpent vers le ciel pour mourir avant d’exister vraiment.

Anneaux d’étincelles qui éclatent grossièrement en lâchant une pluie de diamants qui sombrent vers le sol.

Nuées de pétards envoyant aux nues une volée de spermatozoïdes qui s’ébattent en vrilles froufroutantes.

Autour de moi les sourires fendent les visages largement éclairés par les lueurs festives venues du Trocadéro. Ensemble nous communions pour quelques minutes de paix, d’harmonie entre les hommes. Il n’est plus question de conflits politiques, de mesquineries de droite ou de gauche, de petites phrases assassines. Douze étages plus bas palpite le coeur des Parisiens tous unis en cette nuit de liesse pour célébrer la fête. Mais la fête de quoi, le savent-ils vraiment ces adolescents qui tendent leur iPhone à bout de bras pour ne pas perdre une miette du spectacle ?…

Voici les couleurs de notre drapeau claquant au rythme des rondes effrénées, du rouge éclatant, du bleu royal, du blanc tirant sur l’or. Notre république le vaut bien… Et la foule ne s’y trompe pas qui crie sa joie depuis le pont de Bir-Hakeim non loin.

Pendant une pause brève tandis que des fusées plus basses illuminent les fontaines du Trocadéro je note la présence d’autres feux d’artifice aux alentours de Paris. Est-ce celui d’Issy-les-Moulineaux ? Et celui de Vincennes ? Et puis un autre plus loin, et un autre encore sur la gauche. Je ne sais d’où ils sont tirés mais ce sont des hommages timides à la royauté fulgurante de la capitale.

J’ai toujours aimé les feux d’artifice, et j’essaie de n’en rater aucun. Ils ont pour moi un goût de coucher de soleil, chaque fois différent, chaque fois fulgurant.

Pendant vingt minutes nous attendons que cela prenne fin, dans une joie enfantine qui éclaire les visages sous les lueurs vertes, mauves, roses. Dans le ciel désormais blanchi par les fumées des pétards nous savons que le bouquet final ne tardera plus, et déjà il explose, magistral, impérial.

Des lances d’or se transforment dans la nuit en coeurs écarlates, faisant l’admiration des plus romantiques d’entre nous. D’autres se tordent en des papillons fugitifs aux ailes roses. Puis des arabesques chromées, des panaches de paillettes,…

Gerbes de nacre retombant en mousse vaporeuse, météores violettes à l’assaut de la Tour Eiffel drapée dans son manteau de velours noir, fleurs d’opium aux contours flous dégringolant en bruine fine sur les rues de Paris. Les fusées montent toujours plus haut, toujours plus nombreuses dans un bruit assourdissant qui rappellent peut-être à certains les circonstances qui mirent fin à la royauté quelques siècles auparavant. Pourquoi ne puis-je m’empêcher de songer chaque fois à celle qui a vécu ces fêtes étincelantes dans les jardins de Versailles et qui n’y a pas survécu ?…

Les déflagrations résonnent jusque dans ma gorge au rythme des couleurs qui dévorent la nuit estivale : la belle bleue, la belle verte, la belle rouge,… Le ciel tonne, la clameur monte, la ville s’embrase de mille feux. L’émotion nous submerge. J’ai la chair de poule.

Et tout s’éteint d’un coup.

La Tour Eiffel retrouve lentement sa robe de lumière, un halo vert dessine un mystérieux « Lady Paris » sur le flanc du premier étage pendant quelques secondes et la foule comprend qu’il est temps de se disperser. Les Parisiens crient leur plaisir, applaudissent à tout va et sifflent à loisir. Les premiers pétards de rue se font entendre, les derniers panaches de fumée blanchâtre se diluent dans la nuit mise à mal pendant vingt minutes.

Il faisait un peu frais ce soir, à peine 16° sur les toits de Paris. En moins de trente minutes nous sommes passés de l’heure bleue au noir d’encre, avec une transition explosive arc-en-ciel. Et même si je n’ai pas l’âme chauvine, ce soir je suis Française.

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