Je visite l’Irlande du Nord, sur invitation de l’office de tourisme de la région. Mon tout premier reportage à la demande en tant que blogueuse voyage pour des lecteurs francophones. Je me sens honorée, récompensée, mais aussi investie d’une mission d’importance : parcourir, découvrir, ressentir, pour raconter ensuite à ceux qui me suivent depuis déjà quatre belles années d’itinérance. En ce printemps 2008 les blogueurs voyage sont très peu nombreux sur Internet, je suis l’une des très rares représentant les francophones.

L’office du tourisme d’Irlande à Paris est le premier, à ma connaissance, à inviter une blogueuse voyage francophone. D’autres invitations viendront très vite après ce premier reportage, de plus en plus nombreuses à mesure de l’augmentation de mon audience. En cette fraîche matinée de mai je comprends l’enjeu, ignorant encore que dès le début 2010 un ras-de-marée de blogueurs investira la toile, souvent dans le plus grand désordre à la mesure de leur enthousiasme, rêvant de vivre de cette manne, faisant apparaître pourtant quelques rares pépites. Pour l’instant je mesure la chance qui m’est donnée de découvrir un pays, une région, afin de raconter à ceux qui n’ont pas la possibilité de pouvoir partir. J’ai l’enthousiasme d’une débutante.

 

C’est ma première journée en Irlande si je fais abstraction des quelques heures la veille au soir à chercher mon chemin dans Belfast au volant d’une voiture de location. Ce matin le soleil fait miroiter la mer du Nord et je suis sortie assez facilement de la ville en suivant les indications fournies par le réceptionniste de l’hôtel. A Belfast je suis en Irlande du Nord, au Royaume-Uni. Puisque mon voyage ne fait que commencer j’ai prévu une journée chargée : je vais remonter toute la côte des comtés d’Antrim puis de Derry pour redescendre ensuite vers le Donegal, en république d’Irlande.

Je n’ai pas d’autre but en longeant cette côte que d’admirer le paysage pour découvrir celle dont on m’a vanté les lumières et les falaises. Je me suis réaccoutumée très vite à la conduite à l’anglaise (comme sur l’île Maurice sur laquelle j’ai vécu) : volant à droite, boîte de vitesse à gauche, et voie de gauche. Le plus difficile, mais je m’en souvenais, c’est de s’engager sur les rond-points, en les remontant par la gauche. Cependant les Irlandais sont des conducteurs courtois, et peu démonstratifs. Qu’on se le dise : conduire en Irlande, c’est facile !

J’ai donc relevé sur la carte et dans mes guides papier quelques sites d’intérêt pour les panoramas intéressants avant de parvenir à la première étape de mon voyage. Très vite mon œil de photographe est attiré par les contrastes de couleurs : en ce début de printemps les buissons sont en fleurs et le jaune tranche crânement sur le vert vif des prés qui escaladent montagnes et falaises. Je m’arrête pour prendre quelques photos, et poursuis mon chemin toujours plus haut vers le Nord. A la hauteur de Cushendun je choisis la route côtière sur la gauche, celle qui mène à Torr Head, un site panoramique plus qu’un village, qui fait face par beau temps à la côte écossaise.

Je ne connais pas encore l’Ecosse mais l’idée de l’apercevoir depuis les côtes irlandaises me pousse à l’assaut de cette petite route d’excellente qualité mais interdite aux camping-cars et aux camions. Très vite, je comprends pourquoi : quelques pentes abruptes sur lesquelles la boîte automatique de ma voiture peine à trouver ses rapports, une étroitesse qui ne laisse pas le passage parfois à deux véhicules, des virages en épingle à flanc de coteau, pour monter jusqu’en haut, là-bas, bien au-dessus du niveau de la mer.

Au détour d’un virage je vois bondir devant mes roues l’arrière-train frétillant d’un lapin sauvage dans un parterre de fleurs à clochettes bleues, près d’une haie de lilas en fleurs. Il ne fait que 12° et je baisse ma fenêtre pour profiter des parfums. Une nuée de pétales de cerisiers en fleurs s’abat sur mes genoux et soudain, là, je les vois : les côtes de l’Ecosse !

Je profite d’un minuscule terre-plein pour garer la voiture et je change d’objectif pour utiliser le 200 mm. Mais à cette hauteur et en plein vent porté par la houle de la mer du Nord, sans aucun appui pour stabiliser l’objectif, le Mull of Kyntire peine à s’inscrire sur la carte numérique de l’appareil. Comme une ombre esquissée au doigt sur un dessin d’enfant dans de la peinture à l’eau… La ballade de Paul McCartney (1977) va me hanter toute la journée !

Après avoir photographié quelques-uns de ces moutons d’Irlande à l’épaisse toison et à tête noire, je reprends le volant pour atteindre ma première étape sous un ciel qui s’assombrit de minute en minute : en arrivant à Carrick-a-Rede pour traverser le célèbre pont suspendu, j’ai l’impression qu’il pourrait être 17h au mois de février en France… Mon moral chute d’un point en songeant aux photos qui seront moins éclatantes mais je ne veux présumer de rien en ce premier jour.

J’achète mon ticket d’entrée à 3,50£ pour avoir le droit d’effectuer un kilomètre à pied sur le haut de la falaise, en plein vent. J’avance à vive allure, craignant l’irruption de la pluie. Descente de quelques marches, puis d’autres, et je me fais la réflexion que ce n’est pas un site pour quiconque se déplace en béquilles ou en chaise roulante. Parce que les marches sont inégales, et qu’il faudra remonter !

Je croise quelques Irlandais en sens inverse ; tous me saluent aimablement. C’est agréable de se sentir accueillie en terre étrangère, et cela ramène le sourire sur mes lèvres. Le sourire et l’accueil des Irlandais feront partie des points positifs de ce voyage.

Quand j’arrive en haut du pont, je montre mon ticket au monsieur à la barbe blanche et aux yeux clairs. Il est peut-être pêcheur puisqu’ici ce sont les pêcheurs qui installent et entretiennent le pont d’année en année. L’homme n’est pas bavard, mais un sourire timide éclaire son visage lorsqu’il s’arrête sur mes joues rosies par la marche sur un rythme forcé : je me suis accordé une heure maximum sur site, pas question de prendre du retard sur mon programme de la journée !

J’ai alors le droit de descendre l’escalier aux marches métalliques qui donne accès au pont de corde, le Rope Bridge, et je découvre le paysage : splendide !…

Des colonnes basaltiques disposées comme des crayons de couleur sur la table d’un instituteur…

Un pont de corde (très sécurisé) s’élance sur une vingtaine de mètres vers l’île rocheuse de Carrick, trente mètres au-dessus de l’étroit passage dans lequel les saumons s’engouffraient par milliers en saison pour atterrir dans les filets des pêcheurs. Quelques 350 ans auparavant ce pont n’était emprunté que par les pêcheurs, aujourd’hui les saumons se font rares, les touristes nettement plus nombreux.

Malgré le temps très maussade, la vue est superbe, l’eau a des reflets d’émeraude et la falaise abrupte est époustouflante. Les visiteurs ne s’attardent guère sur ce pont (constitué de planches) et si je reste un moment à l’entrée pour prendre le temps de quelques photos, je le traverse pourtant sans peur malgré le vent persistant. Il est vrai que je n’ai jamais souffert du vertige.

Très vite je prends le chemin du retour puisqu’une autre étape d’importance m’attend à 11 km de là. Pour souffler un peu au cours de la remontée je sors l’objectif macro pour faire des serrés sur des violettes et des jacinthes sauvages. Plus loin, c’est un couple d’Asiatiques qui tendent timidement leur appareil photo (tout petit !) et nous engageons la conversation : retraités, ils sont originaires de Singapour et racontent leur tour d’Europe. J’explique que j’ai fait escale sur leur territoire le mois dernier en route vers l’Australie et que je l’ai visité plus longuement en juillet 2007. Nous échangeons nos impressions sur l’Irlande, sur la France, et la dame aux joues rebondies conclue à mi-voix : « Singapour, c’est tout petit !« …

En arrivant sur le site touristique le plus célèbre d’Irlande du Nord, je rechigne un peu à sortir de la voiture : une fine pluie commence à tomber et sur le parking aménagé s’aligne une dizaine de cars de touristes. S’il y a bien un handicap à la photographie, ce sont les hordes de touristes. Mais je ne veux pas repartir sans avoir vu ce phénomène dont la géologie se dispute avec la mythologie : Giant’s Causeway, ou la Chaussée des Géants.

J’achète mon billet d’entrée (2£) pour grimper dans un mini-bus qui va nous emmener jusqu’à l’entrée du site, jusqu’aux premières colonnes. Entre-temps la pluie s’est arrêtée, le soleil et le vent se mettent à l’œuvre pour sécher les pierres polies par des siècles de visites et je découvre l’endroit : 37 000 colonnes hexagonales se sont formées à la suite d’un refroidissement de lave il y a soixante millions d’années !…

Si l’endroit dégage une certaine atmosphère, malgré les visiteurs surtout attentifs à ne pas se rompre un os sur l’irrégularité des pierres, j’absorbe d’un coup le gigantisme du paysage qui offre dans une ample baie une falaise découpée au couteau, découvrant parfois des colonnes basaltiques à flanc de falaise, comme autant de pipes d’orgues dessinées par la main d’un géant. Le géant, c’est Fionn, figure légendaire de l’histoire irlandaise. Il aurait construit cette chaussée pour rejoindre sa fiancée sur une île des Hébrides, plus au Nord…

Je vais passer une bonne heure sur place, à m’imprégner du lieu spectaculaire, faisant fi des touristes, respirant le vent à pleins poumons. Quelques gouttes tombent parfois, se mêlant aux embruns. Des pères rappellent leurs enfants à l’ordre lorsqu’ils s’éloignent trop sur les roches noires semblables à un éboulis de fin du monde. En mauvaise saison des vagues sauvages submergent parfois les visiteurs inconscients et chaque année les sauveteurs entrent en action…

Quelques-unes des 40 000 colonnes basaltiques de la Chaussée des Géants, comté d’Antrim © Marie-Ange Ostré

Quelques-unes des 40 000 colonnes basaltiques de la Chaussée des Géants (Giants Causeway), comté d’Antrim.

Je grimpe à l’assaut d’un groupe compact de ces colonnes qui peuvent atteindre douze mètres de haut, serrées les unes contre les autres comme autant de crayons de couleur dans le pot trônant sur la table d’un instituteur. Des crayons disposés pointe en bas.

Ici on pourrait tourner des films de science-fiction ou d’aventure, le cadre grandiose s’y prête à merveille. Et encore ! Je n’ai pas le temps d’aller jusqu’au bout de la falaise, là où je ne distingue plus que des silhouettes de fourmis aux vêtements de pluie colorés, là où des colonnes se jettent dans la mer.

Il me faut déjà rebrousser chemin parce que quelques kilomètres plus loin je veux pouvoir me promener tranquillement dans quelques villages de pêcheurs, admirer White Park Bay (l’une des plus belles plages d’Irlande du Nord) et voir les ruines du château médiéval de Dunluce.

Lorsque je quitte le site de Giant’s Causeway il est déjà 15h et la pluie est de retour, fine et drue. Elle sera ma plus fidèle compagne pendant les jours suivants…

Cet article a été publié en juin 2008 sur mon blog de voyages, Un Monde Ailleurs (2004-2014) qui n’est plus en ligne. Les articles re-publiés sur ce site le sont s’ils présentent à mes yeux une valeur émotionnelle ou d’un intérêt informatif pour mes lecteurs. 

L’Irlande du Nord est l’une des quatre nations constitutives du Royaume-Uni. On dénombre 6 comtés (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) et 11 districts sur le territoire (dont celui de Belfast). Son climat est tempéré océanique, ses montagnes et falaises retiennent les nuages et participent ainsi à l’image tant appréciée de la verte Irlande. Les pluies sont fréquentes d’août à janvier, les mois sont moins arrosés d’avril à juillet.

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Marie-Ange Ostré

Blogueuse voyage depuis 2004, auteure et photographe, j'ai exploré 75 pays à ce jour et vécu en différents endroits (Indonésie, Espagne, Suisse, La Réunion, île Maurice). Si vous appréciez mes publications n'oubliez pas de me suivre sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram et Facebook. Merci pour votre fidélité !

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