boulerecit.jpgJ’ai passé la journée à sélectionner des photos pour illustrer les deux articles que je viens de rédiger pour Plongeurs International. On a beau faire une première sélection en rentrant de tournage, puis une seconde pour affiner, voire une troisième, il faut toujours revenir à ses originaux pour traiter une photo particulière ou bien pour en chercher d’autres pour compléter, en fonction du thème du magazine. J’ai donc retrouvé quelques photos qui me procurent toujours la même émotion, et qui suscitent en moi la question suivante : peut-on tout photographier ?…

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Lorsque j’ai la chance d’être en contact avec des populations que l’on dit minoritaires, ou en danger, je suis toujours très émue par leur situation mais aussi dans la majorité des cas par la gentillesse et l’hospitalité dont elles font preuve, malgré leur dénuement. Ce fut le cas au Malawi sur les rives de ce lac africain, chez les San en Namibie, chez les Amérindiens en Guyane, avec les Bajos à Komodo, chez les pêcheurs de cachalot en Indonésie, ou lorsque nous fûmes reçus dans l’un des derniers villages Dayak de Bornéo.

A ce propos, laissez-moi vous conter une anecdote particulière :

Nous entamons notre troisième semaine de tournage, fatigués mais heureux de découvrir Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. Troisième jour de voyage pour nous rendre de l’île de Flores (au-dessus du Timor, au Nord de l’Australie) à Merabu, tout petit village Dayak perdu dans la jungle de Bornéo. Trois heures de piste en 4×4 depuis la ville de Berau. Puis, deux heures de pirogue sur la rivière dont je ne connais même pas le nom…

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Mais avant de monter dans cette pirogue nous faisons une halte dans un premier village (photo ci-dessus), le temps de nous ravitailler et de charger les bagages dans les douze pirogues qui vont nous emmener. Les habitants nous regardent débarquer avec des yeux ronds, et je profite d’un temps mort pour traverser le pont suspendu au-dessus de la rivière et me rendre sur l’autre rive (photo ci-dessus). Parvenue facilement jusqu’au milieu du pont, je dois alors me tenir d’une main sur un câble alors que des enfants courent à mes côtés sur ce pont mouvant quinze mètres au-dessus du vide. Je fais un premier tour dans le village sans faire de photo, pour laisser aux villageois le temps de s’habituer à ma présence. Je découvre des maisons de bois sur pilotis comme partout ailleurs à Bornéo : étant donné le volume des précipitations, il faut laisser une circulation d’air sous la maison, pour faciliter l’assèchement du terrain et éviter à tous de patauger constamment dans la boue. Un HLM à poules retient aussi mon attention : il semblerait que chaque poule dispose de son abri, dans une sorte de petite habitation qui me semble presque confortable (photo ci-dessous). Quand je retraverse le village dans l’autre sens, j’essaie de communiquer avec quelques femmes qui portent leur bébé sur la hanche. Je prends quelques photos.

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Puis l’Homme me rejoint, et mitraille avec une jouissance enthousiaste. Ah… le réflexe du photographe professionnel. Les enfants commencent à se bousculer, à jouer des coudes pour voir les photos sur l’écran de son appareil photo. Les femmes restent plus timides devant l’Homme, me souriant davantage. Je prends alors un peu d’avance dans une allée du village, pour sortir de l’effervescence et retrouver la sérénité du lieu. Et sur la terrasse de l’une de ces toutes petites maisons de bois, un jeune homme me regarde fixement. Je le salue d’un signe de la main, il répond d’un léger hochement de tête avec un regard si noir, une expression si sévère malgré son jeune âge, que je le regarde plus attentivement. Environ 20 ans, sec et musculeux, une peau caramel, des cheveux bruns coupés très courts, il est séduisant. Il porte des tatouages sur les épaules. Les Dayaks peuvent être tatoués dès l’âge de 12 ans, grâce à des aiguilles fixées sur de fines tiges de bambou. L’encre est constituée de noir de fumée, d’eau et de différents fruits pilés. Les dessins représentent, selon les tribus, des fleurs, des fruits, des animaux. Et selon son âge, le tatoué peut inscrire l’histoire des évènements qui marquent sa vie.


Lui est torse nu, et d’un calme olympien, forçant le respect. Je me décide et je lui montre mon appareil photo pour obtenir son approbation. Il ne réagit pas du tout, sans pour autant me lâcher du regard ; je cadre alors l’allée du village, je déclenche puis je m’approche de la balustrade de sa terrasse pour lui montrer la photo qui apparaît sur mon écran. Il ne bouge pas d’un cil, regarde l’écran d’un œil vif et tressaille à peine sous la surprise. Je lui fais signe de nouveau, pour obtenir son accord, mais son attention est distraite par l’arrivée de l’Homme qui me suit de près. Il a remarqué le jeune homme altier et commence à cadrer, après un grand sourire à la hussarde.

Puis vient la contrariété : mais que se passe-t-il ? L’Homme n’arrive plus à déclencher. Il recadre le jeune Dayak toujours immobile devant toute cette agitation, insiste, recommence,… rien à faire ! Déclenchement bloqué. Il vérifie qu’il a toujours de l’espace disponible sur sa carte numérique, ce qui est le cas. Puis il vérifie ses réglages, recadre,… toujours rien. L’Homme tempête… L’hygrométrie galopante dérègle peut-être l’appareil sophistiqué ? Il cadre l’allée, déclenche, miracle ! Ca refonctionne ! Soulagé de ne pas voir son précieux Canon D5 tomber en carafe avant la fin du tournage, il cadre de nouveau le jeune homme et… pas de déclenchement !…

Stupéfaction. Et incompréhension.

Il cadre les enfants à ses pieds, déclenchement. Photo. Les poules au loin, déclenchement. Photo. Puis le jeune homme. Pas de déclenchement. Pas de photo.

L’Homme cherche désespérément une explication logique à cette énigme. Il est photographe pro, il veut cette photo !

Moi aussi je suis intriguée. Mon regard rencontre celui du jeune homme qui ne me quitte pas des yeux, sans se préoccuper de l’agitation de l’Homme. Quelques secondes passent, et comment dire… je lui montre de nouveau mon appareil photo discret, et cette fois il m’offre un infime signe de tête. J’ai l’autorisation. Pendant que l’Homme se concentre de nouveau sur les enfants qui piaillent autour de lui, je cadre, je déclenche. Photo. Presque surprise, mais aussi par réflexe, je déclenche une nouvelle fois. Photo.

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Je vérifie sur mon écran, j’ai bien la posture du jeune homme. Et il regarde droit dans l’objectif. Je lui montre la première photo, et toujours sans bouger, il me gratifie cette fois de l’ombre d’un sourire fugace qui éclaire son expression d’une paillette de soleil, il croise mon regard une nouvelle fois puis le détourne ostensiblement vers l’allée.

Temps de communication écoulé.

L’Homme s’est éloigné, dépité de ne pouvoir accrocher à son palmarès la photo d’un guerrier Dayak. Je le suis, et m’éloigne du jeune homme en songeant à l’étrangeté de la situation. Sur une intuition, je me retourne, et je surprends le regard légèrement espiègle du jeune homme… Je lui souris et lui fais un dernier signe de tête. Pour le remercier.

Alors, que s’est-il passé avec ce jeune homme ?…

Rien que je ne saurais expliquer avec certitude. D’autant que j’aime à imaginer une hypothèse qui n’a rien de scientifique et qui en ferait sourire plus d’un. Mais voyez-vous, je crois en l’irrationnel, tout comme je crois aux signes et en ma bonne étoile. Ce jeune homme ne voulait pas être photographié par l’Homme. A cet instant, j’ai été choisie. Ca n’a rien d’une concurrence. Appelons cela… une communion.

Et cela fait aussi partie de la magie d’un voyage.

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