Baleine du GroenlandEn rentrant de nuit au bateau sur l’unique chemin qui traverse Aappilatoq (photo ci-dessous, vers 22:00), accompagnés par les enfants du village excités par notre présence, nous décidons de nous octroyer une bonne nuit de sommeil avant de prendre la mer pour le chemin du retour. Après tout, nous n’avons que 16 heures de navigation à faire jusqu’à Upernavik pour reprendre un avion vers le Sud et nous préférons faire nos bagages au grand jour demain plutôt que de nuit, sur une mer agitée. Nous prévenons donc Titus, notre capitaine, qui file vers sa cabine pour dormir quelques heures. Nous lèverons l’ancre demain matin, à 8:00.

Groenland, Aappilatoq de nuit

Le Duda Laso est amarré au seul quai existant (10 mètres de long) : ce matin c’est le petit bateau usine qui se frottait contre les énormes pneus protecteurs et nous étions amarrés contre lui, sur sa gauche. Pour descendre à quai (enfin… monter puisque la marée était basse), il avait fallu passer à bord de ce bateau qui chargeait de grosses caisses jaunes pleines de flétans, les prises du jour (ci-dessous), puis grimper à l’échelle métallique pour atteindre le quai bétonné sur lequel s’activaient deux femmes rieuses mais costaudes sous le regard d’une poignée d’hommes les mains dans les poches, plaisantant avec nous sous l’œil de la caméra de Patrick.

Groenland, bateau usine de pêche au flétan

Ce soir, le bateau usine a disparu et Titus et Hanse ont amarré le Duda Laso à quai. Notre bateau, un ancien bâtiment de la police nationale, frémit à peine lorsque nous descendons à bord et c’est la promesse que nous passerons une nuit au calme, dans des couchettes stables, sans nécessité de nous agripper aux montants pour ne pas culbuter au sol. En quelques minutes nous nous saluons joyeusement mutuellement et gagnons nos couchettes respectives (ci-dessous le Duda Laso l’avant-veille, au milieu de tout petits icebergs).

Groenland bateau Duda Laso

Dans notre cabine ce soir je suis la dernière à me coucher. Je ne suis pas certaine d’être éveillée à 8:00 demain matin quand le bateau prendra la mer et je préfère ranger soigneusement certaines petites bricoles (l’appareil photo, les objectifs) plutôt que de prendre le risque de les entendre rouler sur le sol au réveil. L’Homme lit tranquillement sur sa couchette un livre fascinant sur la métaphysique de je ne sais quoi, jusqu’à ce que j’éteigne la veilleuse. Mais à peine ai-je le temps de m’allonger qu’un léger remou fait tanguer le bateau…

 

Deux secondes plus tard, un autre mouvement suspect fait crisser les énormes pneus qui protègent les coques des embarcations le long du quai. Puis un troisième fait craquer l’énorme carcasse de bois et d’acier. Le bateau tangue et roule, sur un rythme lent mais soutenu, comme si nous étions en mer ! Pourtant les moteurs sont bel et bien muets et aucune vibration ne se fait sentir. Nous sommes amarrés à quai et rien ne justifie un tel mouvement désordonné du bateau !

 

Oui, mais nous sommes dans le Nord du Groenland. Et rien n’est normal dans le Nord du Groenland. Et surtout pas Dame Nature…

 

Le bateau continue à tanguer et à craquer de façon si inquiétante que j’ai le sentiment qu’une énorme masse le presse contre le quai. Je ne suis pas une grande navigatrice, mais imaginez-vous dans le noir d’une cabine étroite, donc aveugle et dans une boîte… J’interroge l’Homme qui écoute dans sa couchette à mes côtés : « à ton avis ?« . Il n’en sait pas plus mais suppose qu’il s’agit d’un gros glaçon qui frotte contre la coque, les derniers soubresauts d’un iceberg en fin de fonte et qui est venu s’échouer sur la côte, donc contre nous.

 

Mais d’un seul coup l’inspiration me vient et je pense à une baleine, ou à un baleineau. Enfin un animal suffisamment gros pour se frotter contre la coque d’un bateau comme le nôtre et pour le faire bouger à ce point. Mais l’Homme n’y croit pas, et ne bouge pas.

 

J’écoute encore quelques secondes les craquements de bois et frottements métalliques, les couinements du caoutchouc des pneus sensés protéger les navires, mais au claquement suivant, plus important, et sinistre, je songe à un dessin de BD qui montrerait un bateau explosant tel une boîte d’allumettes et projetant son équipage en l’air façon feu d’artifice. C’est exactement mon ressenti au moment où j’agrippe le cadre de mon lit pour ne pas être projetée à terre.

N’y tenant plus je saute hors de ma couchette, me rhabille à la va-vite, ne prends pas le temps de nouer mes lacets pour sortir de la cabine et me rendre sur le pont : si c’est une baleine qui nous met à mal comme ça, je veux au moins la voir !

 

Groenland, Nicolas Dubreuil et capitaine Titus

 

Je grimpe l’escalier abrupt au moment où Titus, notre capitaine Groenlandais (ci-dessus à côté de Nicolas Dubreuil, notre guide), se précipite dans la cabine de pilotage et je lui emboîte le pas. D’un regard circulaire il embrasse la situation et lance les moteurs d’une main tandis qu’il crie des instructions à Hanse qui s’agite déjà à l’extérieur. Pas de baleine à babord, ni de mini iceberg… Je reste en retrait pour ne pas le gêner dans ses manœuvres et je l’observe agir avec l’assurance d’un expert et la concentration d’un homme qui a saisi le danger : le bateau ivre est sur le point de s’échouer sur la petite plage de galets à l’arrière du quai !!!

 

Il y a urgence !

Hanse court sur le quai et détache une énorme corde pour la lancer de toutes ses forces sur le pont avant du bateau puis il se précipite vers la cinquième et dernière amarre pour en faire autant et libérer le Duda Laso de ses entraves. Pendant ce temps Titus fait tourner à tout va la roue de pilotage avec une énergie hors du commun pour amener la proue de son navire dans la bonne direction, vers le large. Son visage buriné est tendu, ses gestes sûrs, son regard vif. Le bateau tangue une dernière fois, je m’agrippe à la table des cartes, et Titus surveille Hanse du coin de l’œil puis fait rugir les moteurs au moment précis où son second saute sur le pont arrière sous le regard de quelques villageois venus prêter main forte !

 

Je suis toujours dans l’expectative, les risques sont bien là, mais le frisson de l’aventure me rend un peu euphorique : je ne sais toujours pas pourquoi notre bateau tangue de la sorte ni pourquoi j’ai eu l’impression qu’un rouleau compresseur s’apprêtait à faire voler notre bateau en éclats !

 

Hanse rejoint Titus dans la cabine de pilotage et me gratifie de son petit sourire futé sous sa fine moustache. Ce type garde le sourire en toutes circonstances, agréable compagnon de voyage c’est aussi un fin skipper qui seconde Titus à merveille. Je les laisse s’entretenir ensemble en groenlandais quelques minutes puis quand le bateau est au large et que Titus ne montre aucune intention de jeter l’ancre, j’interroge enfin Hanse : « que s’est-il passé ? c’était une baleine ? un orque ?« .

 

Non.

 

Dans leur anglais hésitant Titus et Hanse m’expliquent qu’un morceau d’énorme iceberg, là-bas, a dû s’effondrer et que cela a provoqué, comme toujours, une énorme vague de quelques mètres de hauteur. Et la vague est venue mourir sur la côte. Comme un tsunami, fréquent dans ces zones arctiques. Nous n’en avons ressenti que les derniers soubresauts, heureusement, parce que l’iceberg était loin, mais ce fut suffisant pour que trois de nos cinq amarres cassent net et le Duda Laso, libéré, aurait pu s’échouer définitivement. Rien n’aurait pu sauver le navire sans la réactivité et l’expérience de Titus et de Hanse.

 

Par précaution Titus décide de naviguer de nuit, nous sommes plus en sécurité au large et son écran radar lui indique les icebergs dont il faut se tenir à distance.

 

Nous sommes passés très près de la catastrophe : nous n’aurions été que blessés mais Titus aurait perdu son gagne-pain. Sans compter qu’il aurait fallu attendre des jours pour qu’un autre bateau vienne nous chercher et nous ramène, nous et nos caisses, plus bas vers le Sud.

 

C’est ça le Groenland, la nature y dicte ses lois. Et les habitants répondent aux exigences de la glace qui est reine ici.

Chaque année des Groenlandais meurent à cause des icebergs qui se brisent ou dérivent.

 

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