Guyane, fillette amérindienne sur le fleuve Oyapock © Marie-Ange Ostré

Nos journaux télévisés regorgent de reportages sur ce qu’il est commun d’appeler les « minorités ». Minorités ethniques, ou économiques. En ce qui concerne ces dernières on peut agir pour aider, soutenir. Mais qu’en est-il de ces minorités ethniques parfois scrutées, disséquées au sens documentaire du terme ?

Il m’est arrivé de serrer la main de grands managers de l’industrie internationale ou de les accueillir dans mon bureau, d’échanger des plaisanteries avec certains et même d’envoyer des fleurs aux épouses d’acteurs (Gene Hackman,…). J’ai croisé de nombreuses « stars » internationales aux studios des Buttes-Chaumont : entendre Ray Charles improviser un duo avec Lisa Minelli à deux mètres de vous, effleurer l’immense silhouette de Johnny Hallyday dans un couloir étroit des coulisses, vivre (bouche bée) le charisme des Bee Gees alors en répétitions, etc… Tout cela pourrait vous faire frétiller les hormones. J’ai même croisé deux fois le chemin de Thierry Lhermitte : une fois dans l’avion qui nous ramenait de Miami, une autre fois trois ans plus tard sur la terrasse du Pier de Santa Monica à Los Angeles où nous déjeunions chacun à une table différente bien sûr (j’ignorais à l’époque que mon futur compagnon venait tout juste de le photographier pour un reportage exclusif à paraître sur le magazine VSD).

J’ai reçu des lettres de remerciement de ces capitaines d’industrie, des e-mails de félicitations de présidents de grands groupes internationaux et j’ai reçu aussi de belles compositions florales. J’ai été souvent touchée par ces attentions, surprise par ce savoir-vivre ou cette marque d’éducation. Mais jamais, jamais, je n’ai ressenti plus d’émotion sur le plan humain que lorsque j’ai été mise en relation avec les représentants de certaines populations, dites minoritaires, au cours de mes pérégrinations dans les années qui ont suivi.

Je me suis sentie à la fois coupable et exclue en 1999 lorsque j’ai croisé un soir le regard d’un SDF assis sous le porche d’une grande avenue de Boston, aux Etats-Unis. Estropié, il portait autour du cou un écriteau précisant qu’il était un vétéran du Viet-Nam. Je n’avais aucune monnaie à lui donner puisque je descendais tout juste de l’avion en provenance de Paris, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le regarder en me demandant pourquoi l’Amérique, nation tellement patriote, oublie ses victimes sur les trottoirs des grandes cités. Il m’a souri, d’un air las mais bienveillant, pendant que je patientais au feu dans le taxi qui me menait à l’hôtel, les yeux plantés droit dans les miens. Pour la première fois de ma vie, une victime de guerre prenait figure humaine, ce n’était plus un personnage de film hollywoodien. Je n’oublierai pas ce regard digne qui ne demandait rien d’autre qu’un peu de considération.

Au Cap-Vert, en reportage avec l’Homme en 2004, nous avons fait le tour de l’île avec un chauffeur local qui voulait absolument tout nous montrer : volcan, désert aride, épave échouée sur la côte, villages endormis, oasis,… et même son arrière-grand-mère !… A Santa Maria, Jorge a décidé de nous arrêter dans le centre du village : nous ne parlons pas le portugais (langue locale au Cap-Vert) et lui ne parlait pas l’anglais, tout juste quelques mots de français. Mais alors que je faisais quelques photos de deux Capverdiennes assises à même le sol en train de trier des haricots secs, il est réapparu avec une femme au visage parcheminé, de longs sillons creusant la peau burinée autour de ses yeux comme autant de rayons autour du soleil. Elle s’appelle Maria, ils ignorent son âge, mais Jorge l’estime centenaire. Edentée, un fichu sur les cheveux, elle a coquettement refusé la photographie parce qu’elle ne se sentait pas apprêtée. J’avoue avoir manqué de respect : au hasard et sans pouvoir cadrer, j’ai volé une photo du visage de cette femme. Je n’oublierai pas ces yeux brillants de vivacité ni l’humilité de cette Capverdienne simplement heureuse de la visite surprise de son arrière petit-fils.

En décembre 2004 nous tournions un épisode sur Andros, l’île la plus grande et la plus sauvage des Bahamas, cet archipel éparpillé au large de Miami. Et alors que Nassau, toute proche, brille des mille feux des casinos et du luxe à grande échelle avec ses millions de touristes à l’année, Andros recèle encore quelques trésors très peu exploités (les fameux trous bleus des Bahamas) et possède surtout la dernière population des Indiens Séminoles, chassés petit à petit de Floride et réfugiés au fil des ans sur l’île d’Andros. Comme l’Homme cherchait des témoins susceptibles de lui raconter la légende de ce monstre marin supposé engloutir les bateaux des pêcheurs au-dessus des trous bleus, un sculpteur bahaméen nous a menés vers sa grand-mère, l’une des dernières descendantes Séminoles.

Amalia a 90 ans, au moins, et ignore son âge précis ce qui à ses yeux revêt visiblement peu d’intérêt. Elle vit avec ses enfants et ses petits-enfants dans une maison délabrée au toit de tôle ondulée et ce soir-là elle tresse un panier dans l’arrière-cour qui abrite l’enclos des cochons. Les enfants autour d’elle sont dépenaillés, pieds nus dans la poussière, mais pleins de vie et de rires malgré une odeur d’urine persistante. Amalia a un goître énorme sous le menton, une sorte de trompe d’éléphant qui la défigure littéralement mais elle parle de façon volubile et avec une voix totalement éraillée mais forte, dans un dialecte traduit en anglais par le sculpteur. Très pauvre, très âgée, assise à même le sol dans ses jupons épais, visiblement handicapée, elle dégage pourtant une énergie digne d’une suffragette dans les années 50. Et quand, à un moment, elle lève les yeux vers moi qui manie l’appareil photo tout en essayant de rester discrète, elle me gratifie d’un sourire qui signifie « alors ma jolie, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? ». A peine ai-je eu le temps d’esquisser un sourire qu’elle se tournait déjà vers l’Homme pour le soûler de paroles… La dernière des Séminoles vit dans la misère sur une île ignorée des Bahamas, et pourtant elle règne sur sa famille comme une souveraine sur les siens.

En décembre 2005, à peine sommes-nous sortis de l’avion à Cayenne qu’un 4×4 nous emporte à 80 km / heure sur une piste de terre rouge à travers la forêt équatoriale vers le Saut Maripa, escale sur le fleuve Oyapock formant frontière entre la Guyane française et le Brésil. Des soldats de l’armée nous ont arrêtés deux heures plus tôt, arme au poing, pour vérifier notre identité. Dans quelques minutes nous serons accueillis, et hébergés momentanément, par des Amérindiens…

J’avais suivi avec attention les rares documentaires diffusés sur les Amérindiens, j’avais lu les articles consacrés à Jéromine Pasteur et à d’autres qui ont passé des mois voire des années au sein de tribus amérindiennes, et j’avais lu le livre de Jules Crevaux, explorateur français de la fin du siècle dernier. Mais jamais je n’avais imaginé jouer un jour avec une fillette au fond d’une pirogue sur un fleuve d’Amérique du Sud. En moins de quelques heures nous sommes passés d’une hôtesse de l’air bon teint à une Amérindienne en paréo et soutien-gorge baignant ses enfants dans le fleuve…

On nous fait grimper dans cette longue pirogue traditionnelle en bois, au fond en forme de V (pas évident de tenir ses pieds au fond !) et nous sommes assis en file indienne, moi placée avec bonheur en tête de pirogue puisque l’équipe de tournage se concentre autour de l’Homme. Pour aborder les rapides, Guy (le père de famille au prénom français) lance le moteur diesel et la pirogue s’engage sur les remous agités tandis que l’eau glisse en tourbillons sur les roches affleurantes. Malgré les crues et les décrues successives tout au long de l’année, il connaît les passages et négocie les virages. Les remous éclaboussent en gerbe, la pirogue tangue, j’abrite l’appareil photo tout en ressentant une montée d’adrénaline : le fleuve est connu pour abriter des anacondas et des piranhas…

Je mitraille autour de moi, excitée comme une puce en me répétant je suis en Guyane ! (l’un des seuls endroits au monde que j’avais pourtant promis de ne jamais visiter en regard des mygales qui y pullulent, et j’en ai vu plein les magasins et même à l’aéroport !).

La fillette assise devant moi (elle doit avoir 5 ou 6 ans) me touche les ongles d’un doigt hésitant : mon vernis pâle nacré brille sous le soleil et comme toutes les petites filles, elle est intriguée. Je cadre son petit visage rieur, et elle éclate de rire. Puis son père l’interpelle du fond de la pirogue et elle fixe son regard sur l’horizon. Je déclenche et obtient l’une de mes plus belles photos de ce voyage. Elle ne parle pas le français, je ne peux pas échanger avec elle si ce n’est par gestes. Et soudain, elle attrape une boîte de conserve au fond de la pirogue et me la montre en articulant fièrement « cas-sou-let » !… Totale incongruité sur un fleuve de Guyane alors que les cris des singes et des oiseaux montent autour de nous.

Une heure plus tard, après le tournage, nous revenons au carbet, cette habitation traditionnelle de bois construite sur pilotis sur la berge du fleuve. Et la pluie tropicale se met à tomber d’un seul coup : nous ramassons tout le matériel à la hâte et Guy nous fait signe de venir nous abriter sous leur toit, nous filons comme des rats. Et je ne crois pas si bien dire… Devant les marches branlantes qui permettent l’accès au carbet se trouve un gros tas de conserves vides et de cannettes de bière ou de sodas.

Dans le carbet nous découvrons la famille au complet : au moins trois couples vivent là, en communauté, avec des personnes plus âgées. Des hamacs sont suspendus et une femme étendue allaite un bébé devant nous, à demi couverte par un paréo. Les chevelures sont d’un noir de geai et les peaux sont brique. Les yeux légèrement bridés nous observent à la dérobée et nos remerciements pour leur accueil ne rencontrent que des ébauches de sourires timides.

Au-delà des hamacs on aperçoit le coin cuisine, un emplacement délimité par un pan de béton qui ne monte pas jusqu’au plafond et un mètre carré de carrelage blanc. Derrière, on devine une autre vaste pièce sans porte, probablement une chambre commune dans laquelle disparaissent les quelques femmes. Les enfants sautillent autour de nous et nous faisons attention à ne pas mettre le pied dans l’un des trous du plancher de bois, percé par endroits suite à des feux… Je n’oublierai pas le visage attendrissant de cette fillette du bout du monde dont je ne connais même pas le prénom parce qu’elle ne savait pas me le dire. Et je garde aussi en mémoire cette famille amérindienne qui détient la nationalité française, qui s’abreuve de sodas mais qui se nourrit de farine de manioc et de tapir ou d’agouti chassé par les hommes dans la forêt. Ils ont quitté ce carbet dès le lendemain pour remonter le fleuve et trouver un autre endroit plus favorable pendant la saison des pluies qui commençait.

Ces rencontres dignes d’un autre espace-temps font du voyageur un être tout petit face à ces représentants d’un autre monde, d’une autre Histoire. A chacune de ces rencontres exceptionnelles je me sens toujours microscopique, malgré toute la technologie que je manipule devant eux, malgré ma « connaissance » du monde moderne, malgré le nombre de pays que j’ai parcourus.

On dit que les Indonésiens de l’ile de Florès (au Nord de l’Australie, face au Timor) accueillent les Occidentaux en leur demandant avec respect s’ils sont déjà allés sur la lune… Parce que certaines populations n’imaginent pas plus beau voyage que celui de l’âme.

Depuis la publication de cet article en juillet 2006 j’ai eu le bonheur et l’immense chance d’entrer en contact avec les représentants d’autres groupes ethniques ou de tribus, ou bien avec des villageois de lieux inconnus de Google Map, au Groenland, en Namibie, en Indonésie, au Bhoutan, en Chine, au Malawi, en Inde,… Ces heures privilégiées font partie de mes plus beaux souvenirs de voyages, bien au-delà de la beauté d’un coucher de soleil, bien au-delà de la splendeur de paysages extrêmes.

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